© Marie Charbonnier

Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid : Fréquence gaie en deuil

Émission phare de la radio libre des années 1980 Fréquence Gaie, "Lune de fiel" revit ses dernières heures sur le plateau du CENTQUATRE-PARIS à l’occasion du festival Impatience. Entre hommage vibrant et relecture inspirée d'une époque paradoxale, Julien Lewkowicz signe un spectacle d'une grande maîtrise.
5 janvier 2026
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Depuis le clair-obscur d’un faisceau orangé en avant-scène, micro en main, Yaya (Julien Lewkowicz) adresse un dernier message à sa vieille amie Fanfan (Laure Blatter). Doucement, c’est un retour en arrière qui s’opère à mesure qu’apparaît en fond de scène le plateau d’une émission incontournable de la radio libre Fréquence Gaie. Dans ce voyage dans le temps, on décèle à la fois la liberté sexuelle prometteuse des années 1980, la revendication des identités gays et lesbiennes et les débuts de la crise du SIDA. 

© Marie Charbonnier

Une main sur le combiné, l’autre dans le caleçon, un jeune garçon vit ses premiers émois en direct. À l’autre bout du fil, une animatrice (Sarah Calcine) l’accompagne, ignorant les plaisanteries grivoises de ses collègues. Confessions coquines, humour potache et questions intrusives, il semble que chaque appel repousse les limites du précédent. Quelque part entre téléphone rose et talk show gouailleur, « Lune de fiel » s’amuse des interdits, offrant un espace d’expression unique à une jeunesse en quête d’émancipation.

Fier meneur de cette joyeuse troupe, David Girard (Guillaume Costanza) piétine une à une les conventions pour des moments d’antenne d’une insolence rare. Ce qui se joue paradoxalement dans ces échanges, c’est une normalisation des sexualités queer. Au fond, quelle que soit l’orientation sexuelle du jeune au bout du combiné, la réponse en face reste la même : la dérision plutôt que le silence.

© Marie Charbonnier

Si de longues séquences se déploient dans l’hilarité générale, subsiste parfois une certaine pesanteur. Souvent, la lumière initie l’émotion, comme si les tons acidulés de l’émission passaient sous nos yeux. En venant teinter le plateau de nuances plus chaleureuses, c’est tout le relief des personnages qui nous apparaît. C’est aussi le moyen de sortir d’une image statique de ce studio où on charrie, on trinque, on danse et où tout peut se dire, sauf peut-être l’essentiel.

En réalité, l’attention de Julien Lewkowicz pour les détails se trahit de l’écriture à la mise en scène, nourrissant de quelques tensions salvatrices une émission malgré tout très phallocentrée. Même s’ils sont en filigrane, les ajouts mettent à jour la silenciation des luttes lesbiennes (et plus largement, l’invisibilisation des femmes présentes autour de la table). Certes, la liberté folle des années 1980 se donne à voir, mais elle s’accompagne d’une série d’angles morts sur tout un tas de violences.

Aussi imaginatif dans ses envolées lyriques que rigoureux dans les séquences de l’émission, rejouées à l’oreillette, Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid saisit par l’intelligence avec laquelle elle articule ces registres.


Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz
Spectacle vu en décembre 2025 au CentQuatre Paris
dans le cadre d’Impatience – festival du théâtre émergent.

Tournée
19 mars au 4 avril 2026 au Théâtre Paris-Villette

Un projet de Julien Lewkowicz
collaboratrice à la mise en scène : Liora Jaccottet
collaboration à la dramaturgie : Louis Le Corno
avec : Laure Blatter, Sarah Calcine, Valentin Clabault, Guillaume Costanza, Julien Lewkowicz
Lumière : Jerôme Baudouin
Création son : Valentin Clabault

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