Une douzaine de spectatrices et spectateurs remonte négligemment la file qui serpente jusqu’à l’entrée de la salle. Tous ont accepté d’être les complices du spectacle qui s’apprête à démarrer. Ils sont désormais escortés jusque sur le plateau, sur lequel ils évoluent à l’ouverture des portes. Accompagnés par Tatiana Julien et ses interprètes, ces corps inhabitués marchent, se déplient, se touchent, s’apprivoisent.
Ils font dès lors partie d’un tout, couverts par la voix presque retenue de Matthieu Patarozzi, qui entonne en boucle quelques notes de l’Air de la Reine de la nuit. Rien n’a vraiment commencé, ou plutôt tout est déjà à l’œuvre, dans cet espace sans véritable temporalité. Le tube de Mozart s’apprête à résonner sans cesse. Déformé, ralenti, projeté dans toute sa puissance opératique, il est le fil rouge d’En fanfaaare !, comme un chant de ralliement pour un éveil collectif.
Figures déchues

Les lumières ne sont pas encore éteintes dans le public, qu’une atmosphère étrange semble avoir gagné le plateau. Ici l’humanité n’a rien de puissant, elle est fragile, peut-être endormie. Costumes de lumière couvrant plus ou moins la peau, les dix artistes sont en errance, à l’écoute d’un monde qui serait voué au silence. D’ailleurs, le moindre son produit, au plateau aussi bien que dans les gradins, résonne dans le néant à travers le dispositif de micros qui surplombe la salle.
Rescapés d’on ne sait quelle apocalypse, les corps qui habitent encore la scène paraissent empêchés, animés d’un souffle qui les dépasse. Autour d’eux, le théâtre lui-même joue à leur faire peur, à l’image de ces projecteurs qui se balancent sous l’impulsion d’une force invisible. Dans ce semblant de chaos, quelque chose émerge pourtant bel et bien. Convoquant les figures déchues d’un passé aboli, les interprètes mêlent chant lyrique et danse au service d’une inclination commune, quelque chose à (re)construire ensemble.
Le chant des possibles
L’écriture de Tatiana Julien s’appuie ainsi sur toute une diversité d’outils, tournée vers la composition d’une forme globale. Les voix, enchevêtrées à l’envoûtante création sonore de Gaspard Guilbert, suspendent régulièrement le temps et l’écoute, marquant un travail approfondi et un talent partagé entre les différentes personnalités au plateau. Plus instinctive, la chorégraphie fait ressortir une gestuelle tantôt très codifiée, tantôt quasi animale, aussi bien rythmée par les initiatives personnelles que par quelques rares instants de communauté.

Plongés au cœur de ce dispositif, les spectateurs complices sont tour à tour observateurs et acteurs de cette quête collective. Disséminés ici et là sur le plateau, leur présence permanente est presque spectrale, dans cet espace essentiellement vide que quelques estrades viennent légèrement déstructurer. En fanfaaare ! est la somme de toutes ces individualités, à partir desquelles une harmonie se cherche au gré des tentatives.
Cœur choral
Muette ou sonore, visible ou impalpable, cette assemblée d’une vingtaine de silhouettes avance en effet à tâtons. Privilégiant la réaction et l’interaction, entre les corps eux-mêmes ou de la scène vers le public, Tatiana Julien orchestre une pièce nébuleuse qui passe avant tout par l’expérience. Celle-ci se constitue autant de ses épiphanies que de ses indécisions, pour un résultat choral qui donne sens à son titre.
Envoyé spécial à Lyon
En fanfaaare !de Tatiana Julien
Création le 4 mars 2025 à la Maison de la culture d’Amiens
Vu aux Subs – Lyon dans le cadre du Festival Transforme
Du 2 au 3 avril 2026
Durée 1h10.
Tournée
28 au 30 mai 2026 au Théâtre national de Bretagne – Rennes, dans le cadre du Festival Transforme
22 mai 2027 à Charleroi danse
Conception et chorégraphie de Tatiana Julien
Interprétation – Esther Bachs Viñuela, Julien Ferranti, Florence Gengoul, Célia Gondol, Myriam Jarmache, Tatiana Julien, Sophie Lèbre, Zoé Lecorgne, Matthieu Patarozzi, Monika Szpunar
Création musicale & sonore – Gaspard Guilbert
Création lumière et espace – Bia Kaysel
Recherche et travail vocal – Myriam Jarmache, Julien Ferranti, Dalila Khatir
Assistante chorégraphique – Clémence Galliard
Création costumes – Florence Samain
Régie générale en tournée – Bia Kaysel, Agathe Patonnier