© Magali Dougados

Henry IV : Une épopée tragi-comique au cœur du politique et de ses déshérences

Au Grütli (Genève-Suisse), dont il est le directeur, Éric Devanthéry s’attaque à cette pièce ardue de William Shakespeare qui met en avant les arcanes du pouvoir. Par son adaptation ciselée, cinglante et pop, il en donne une lecture lumineuse.
Ecouter cet article

Une lumière froide baigne le plateau. Le gris domine, mat, poussiéreux. Au fond, une grande façade se dresse, massive. Elle évoque tour à tour un pan de château, une muraille, le parvis d’une église. En hauteur, côté cour, un aigle – ou un corbeau – veille. Oiseau de mauvais augure, présence démiurgique, il semble observer les protagonistes et déjà tirer les fils. Sous ses yeux, les scènes s’enchaînent sans jamais quitter cet espace unique, austère. Les récits de guerre, les négociations, les affrontements et les beuveries du Prince de Galles et de Falstaff s’y déploient dans ce cadre resserré.

© Magali Dougados

Dans cette atmosphère sombre, le narrateur ouvre le bal. Un homme de belle allure, le verbe haut, le phrasé clair. Il s’avance, pose quelques repères. Ponctuellement, brisant régulièrement le quatrième mur, il reviendra faire le lien entre la scène à la salle, guider le regard dans le foisonnement des personnages et des lieux. Autour de lui, les autres comédiens et comédiennes s’activent, déplacent des objets, prennent place.

Lignes de fracture

S’attachant à l’écriture de William Shakespeare, qu’il adapte au présent pour en faire entendre la résonance avec l’actualité brûlante, Éric Devanthéry ne fixe pas l’action dans une époque précise. Il installe quelques éléments qui l’ancrent dans une forme d’intemporalité. Des tables en bois aux lignes contemporaines, une nappe brodée, des verres, des bouteilles que l’on pourrait trouver dans n’importe quel supermarché. Une présence familière s’installe, entre taverne, maison de campagne et salle de banquet, avant de basculer vers le champ de bataille.

Les costumes glissent entre les époques. Les tissus gris, noirs, à carreaux mêlent pied-de-poule, tartan et Prince-de-galles, dessinant une base commune. Puis des touches de couleur apparaissent. Le rouge signale les Percy rebelles. Le jaune isole Falstaff. Le bleu rassemble le Roi et ses partisans. Les corps circulent, changent de camp, retournent les manteaux.

Ainsi, une fois les codes et les repères posés, les scènes s’enchaînent rapidement. Les échanges politiques exposent des alliances fragiles, des décisions prises dans l’urgence, des promesses aussitôt rompues. En parallèle, la taverne où l’héritier de la couronne a ses habitudes avec sa bande de vauriens installe un autre rythme. Le ton se fait plus léger. Les affabulations de Falstaff, ses délires alcoolisés, sa gouaille ouvrent une respiration. Ses face-à-face avec le Prince, goguenard, allège ainsi le propos. 

Falstaff, l’envers du pouvoir

Dans l’œuvre de William Shakespeare, le personnage de Falstaff occupe une place à part et, à son corps gras défendant, envahit l’espace. Thierry Romanens, tonitruant à souhait, lui donne un souffle large, une présence débordante. Il parle fort, ment sans détour, accumule les récits invraisemblables. Il détourne à son profit les fonds destinés à équiper ses soldats. Roi des margoulins, il invente mille histoires, mille stratagèmes pour que sa couardise l’emporte. Derrière les éclats de voix, il ne se révèle pas aussi dupe ni aussi veule qu’il le laisse croire. Dans une dernière tirade, il laisse affleurer une nature plus lucide, plus philosophique qu’il n’y parait. 

Face à lui, le prince Hal, qu’incarne avec de belles nuances Rachel Gordy, préfère les tavernes aux salons du pouvoir, la compagnie des vauriens à celle des courtisans hypocrites. Il boit, rit, observe, se fond dans ce monde où tout semble permis. À distance du trône, sans jamais s’en détacher tout à fait, il s’attarde dans cette liberté avant de retrouver son rang et redorer son blason. Peu à peu, le regard se précise, l’attitude change. Le temps venu, il revient vers son père, prêt à lui faire enfin honneur et à embrasser son royal destin. 

Résonances
© Magali Dougados

Avant même que les mots de William Shakespeare ne résonnent, le plateau s’ouvre comme une comédie musicale. Les comédiens et comédiennes, face public, entonnent un air pop dans une version douce, retenue. Le chant s’élève comme un chœur antique, collectif, frontal.

Régulièrement, ces apartés musicaux reviennent. Ils scandent la représentation, servent d’intermèdes, déplacent les lignes. Le choix des morceaux ne doit rien au hasard. The Clash, Joy Division, David Bowie, dont les paroles s’inscrivent dans l’espace, portent des images de guerre, de villes menacées, d’un monde qui vacille. Elles prolongent les scènes, ouvrent des échos, déplacent le regard, comme un miroir tendu entre différentes époques.

Le spectacle établit alors un lien direct avec le présent. Les conflits, les décisions prises loin des corps, les populations envoyées au front. Les images circulent à travers les siècles. À l’heure où certains refusent toute figure de pouvoir incarné, jusqu’à brandir des pancartes où s’affichent en lettres rouges « No King« , la pièce résonne autrement.

Le théâtre comme espace partagé

La mise en scène s’appuie sur une distribution solide, soudée et dégenrée, qui déplace les lignes. Chaque personnage gagne en trouble, quitte les frontalités guerrières autant que perfides. Une connivence circule entre les interprètes. Ils occupent l’espace, le traversent, le recomposent. Ils jouent et, dans le même mouvement, ancrent le récit dans une réalité parallèle. Notre époque semble ainsi n’avoir rien à envier à cette Angleterre médiévale où les rois se succèdent, et sont renversés, empoisonnés, assassinés.

Alors que les conflits pour le pouvoir éclatent pour une phrase, une décision controversée, la façade change de nature. Elle devient écran. Des images surgissent, agrandissent les visages, exposent la duperie, la colère, la violence à l’œuvre. La guerre laisse ses traces, visibles, presque tangibles. Des maquettes apparaissent. Un château tient dans un verre posé sur la table. Les échelles se déplacent. Ce qui semblait massif devient manipulable, destructible.

Peu à peu, une idée s’impose. Le pouvoir ne tient pas seulement dans des figures. Il circule, se déplace, s’appuie sur des corps qu’il use. William Shakespeare a écrit cette matière il y a plusieurs siècles. Éric Devanthéry la remet en jeu aujourd’hui, sans la figer, en laissant apparaître ses tensions.

Envoyé spécial à Genève

Henri IV – anatomie du pouvoir de William Shakespeare
Scènes du Grütli
du 22 avril au 9 mai 2026
durée 3h30 environ avec entracte

Tournée
29 mai 2026 au Théâtre du Jorat, Mézières, Suisse
24 novembre au 20 décembre 2026 au Théâtre des Osses, Fribourg, Suisse
25 au 28 février 2027 aux Terreaux, Lausanne, Suisse
4 au 7 mars 2027 au Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains
, Suisse
9 mars 2027 au Théâtre Le Reflet
, Vevey, Suisse

mise en scène & traduction d’Eric Devanthéry assisté à la mise en scène par Tamara Fischer
avec Prescilia Amany Kouamé, Rachel Gordy, Léonie Keller, Jean-Claude Fernandez, José Ponce, Thierry Romanens, Florian Sapey, Pierre Spuhler
vidéo live de Bartek Sozanski 
directeur du chant – Dominique Tille 
création lumière de Philippe Maeder 
consultant technique – Jean-Claude Blaser 
scénographie de Lucie Meyer assistée de Charlotte Nicolas 
construction du décor – Les ateliers du Lignon
costumes de Valentine Savary assistée d’Anna Pacchiani & Samantha Landagrin 
coiffure et maquillage d’Arnaud Buchs 

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.