Lisa Wurmser - Nage Libre © Laurencine Lot
© Laurencine Lot

Lisa Wurmser : « Plus on est singulier et plus on devient universel »

Avec sa pièce Nage Libre, inspirée de l’histoire d’anciennes nageuses juives autrichiennes qui ont refusé de participer aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 pour prendre le chemin de l’exil, Lisa Wurmser crée un tourbillon de vie, où l’émotion et le rire forment un message d’espoir.
29 avril 2026
Ecouter cet article
Pour quelles raisons le documentaire de Yaron Zilberman, Watermarks, Les Sirènes de l’Hakoah vous a inspiré pour écrire votre pièce ?

Lisa Wurmser : D’abord parce que je l’ai trouvé merveilleux et ensuite parce qu’il contenait exactement ce que je cherchais depuis si longtemps. C’est-à-dire à la fois la profondeur et la légèreté. J’ai été impressionnée par l’humour, la joie de vivre de ces femmes. Et en même temps, on sentait à l’arrière-plan l’aspect tragique. Cela m’a tout de suite séduite. Depuis longtemps, je voulais aborder le destin des femmes dans la Shoah, mais aussi de l’exil, de ce que cela représente. Et là, elles en parlaient avec humour, avec aussi une sorte de sérénité et la sensation de résistance au danger.

Pourquoi l’exil ?
Nage Libre - Lisa Wurmser © Ludo Leleu
Nage Libre © Ludo Leleu

Lisa Wurmser : C’est un sujet qui me touche beaucoup, puisque mon père était lui-même juif allemand. Et parce que je trouve extraordinaire d’arriver dans un pays étranger, d’apprendre la langue. C’est tellement important d’apprendre la langue, les usages. J’avais envie de faire aussi de l’humour par rapport à cela, à la manière du réalisateur Billy Wilder, qui était autrichien. Ce grand artiste m’a servi de ligne conductrice, car je trouve que son humour était exactement là où j’avais envie d’aller. Elles reviennent cinquante ans après, devenues étrangères dans leur pays d’origine.

Les trois femmes de la pièce forment trois formes de l’exil, l’intégration réussie, la douloureuse et celle par défaut…

Lisa Wurmser : C’est tout à fait cela, parce que c’est souvent ainsi que cela se passe. J’ai deux cousins qui ont pris le bateau à 14 ans pour débarquer en Amérique. L’un des deux est devenu plus américain que les Américains et l’autre, gardant l’esprit de l’Europe centrale, ne s’y est jamais fait. Certains ne s’adaptent jamais aux coutumes, aux manières, à la langue… Ils vivent au bord du trottoir. C’est ce que j’avais envie de raconter. Il était important pour moi qu’elles soient très différentes. Je voulais qu’elles aient chacune une histoire particulière. Car il me semble que plus on est singulier et plus on devient universel. Je me suis attachée à entrer dans les détails de leur vie. Tchekhov, que j’apprécie beaucoup, est un très bon exemple. Quand il décrit un personnage, il est très précis, avec des détails humains merveilleux.

Ce sont aussi trois portraits de femmes bien distinctes. Rachel représente la grâce et la beauté. Hannah est la facétieuse qui danse pour oublier et Esther la mère de famille…

Lisa Wurmser : Au théâtre, on est peu généreux sur certains personnages féminins. C’est dommage parce qu’on passe directement de la jeune première à Belize. Entre cette espace, il n’y a pas beaucoup de personnages. Ou alors ce sont des sorcières…

Et si l’on fait référence à la chanson d’Anne Sylvestre, ce sont trois belles sorcières…

Lisa Wurmser : Lorsque l’on regarde le documentaire, on est saisi par l’humanité de ces femmes. Je voulais un spectacle qui respire cette humanité-là. C’était important pour moi. Je voulais aussi qu’il soit drôle parce qu’elles sont drôles. Elles ne sont pas plaintives et ne sont pas dans la vengeance. Ces femmes parlent avec beaucoup de pudeur de ce qu’elles ont vécu, de leurs souffrances, de leurs tristesses. J’ai trouvé ça très beau.

Comment s’est porté le choix sur ces trois actrices formidables ?
Nage Libre - Lisa Wurmser © Ludo Leleu
Nage Libre © Ludo Leleu

Lisa Wurmser : J’ai choisi en premier Flore (Lefebvre des Noëttes – Hannah) parce que j’ai beaucoup travaillé avec elle, qui est merveilleusement drôle. C’est une comédienne qui possède une très grande noblesse de jeu, qui respecte aussi beaucoup, écoute et entend ce que vous voulez faire. Ce qui est une qualité assez exceptionnelle. Bernadette Le Saché (Esther), qui a également déjà travaillé avec moi, représentait exactement ce que je voulais. Il y a une sorte d’enfance, quelque chose de très pur, que j’aime beaucoup chez elle. Et puis, c’est une très belle personne. 

Francine Bergé est la seule des trois que je ne connaissais pas du tout. Bien sûr je l’avais vue jouer, mais nous n’avions jamais échangé. Lors de la soirée en hommage à Martine Spangaro, une femme que j’aimais beaucoup, j’aperçois Francine au milieu des gens. Et je me dis : « Voilà, c’est Rachel ». Ça s’est passé exactement comme ça. Je lui ai proposé de lui envoyer mon texte, ce qu’elle a accepté. Quand j’ai su que c’était elle, j’ai encore modifié le texte, ajoutant des détails. J’ai rêvé sur elle.

Un texte que vous avez écrit au plus près de vos interprètes…

Lisa Wurmser : Au théâtre, soit c’est trop explicatif ou cela ne l’est pas assez. Cet équilibre-là est très difficile à peser. Ce texte, j’ai commencé à l’écrire en 2018, puis je l’ai laissé et repris. L’écriture pour moi est une lutte. Et, comme le disait Philippe Adrien : « Tout d’un coup, à un moment donné, ça pousse et l’on ne peut plus l’arrêter ». Avoir ces actrices, tout de suite, cela m’a permis de terminer le texte. On a fait beaucoup de lectures en amont. Finalement, ce travail à la table a été très utile. Elles ont été extrêmement créatives sur le texte.

Pourquoi avoir situé l’action dans un cabaret pour le rendu de leurs médailles et de leurs records spoliés ?
Nage Libre - Lisa Wurmser © Ludo Leleu
Nage Libre © Ludo Leleu

Lisa Wurmser : Parce que dans le documentaire, cette journée d’hommage se termine par un dîner dans un cabaret. Un seul lieu me permettait l’unité de temps, de lieu, d’action… Et puis, dans un cabaret, on peut faire plein de choses, chanter, danser, regarder un film… C’est quand même très ludique. Dans les archives à Vienne, j’ai découvert l’existence d’un cabaret juif qui s’appelait L’Enfer (Die Hölle) et c’est là que j’ai situé l’histoire.

Et il n’y a qu’un serveur, Lust, interprété par Nicolas Struve. Que représente-t-il ? La conscience ? La culpabilité d’un peuple ?

Lisa Wurmser : C’est un personnage que j’ai complètement inventé. Je trouvais l’idée amusante que les officiels se soient débarrassés de cette cérémonie auprès d’un gars qui se retrouve tout seul à organiser la soirée. C’est un personnage qui n’est pas très fixe, ni bon ni mauvais, un peu antisémite mais qui prend ce qui vient. J’ai imaginé qu’il était le fils du concierge du cabaret et donc, alors enfant durant la période nazie, il a assisté à tout cela. Ainsi je pouvais faire poindre l’histoire de la sœur d’Esther, morte dans les camps.

J’ai mis beaucoup de temps à construire ce passage parce que je voulais trouver une transposition qui évite le récit explicatif. Je voulais juste faire vivre cette chanteuse, cette jeune fille. C’était important pour moi. Elle représente un membre de ma famille qui a vécu cela. Cela me permet aussi d’avoir aussi ces chansons yiddish qui sont très jolies, chantées par Yzoula, sans en mettre trop, et qui évoquent aussi un monde disparu.


Nage libretexte et mise en scène Lisa Wurmser
Spectacle créé à la Comédie de Picardie – Amiens
Du 4 au 6 février 2026
Durée 1h20
.

Tournée
14 mars 2026 à La Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains
Du 23 avril au 31 mai 2026 au Studio Hébertot, Paris
15 novembre 2026 au Théâtre Roger Lafaille, Chennevières-sur-Marne.

Avec Francine Bergé, Bernadette Le Saché, Flore Lefebvre des Noëttes, Nicolas Struve.
Musique Éric Slabiak
Musiciens Bande originale Éric Slabiak, Yuri Shraibman, Ivica Bogdanic
Chanteuse film Yzoula
Dramaturgie Daniel Berlioux
Scénographie Floriane Benetti
Lumière, direction technique Philippe Sazerat
Son Stéphanie Gibert
Costumes Marie Pawlotsky
Chant Anne Fischer
Chorégraphie Gilles Nicolas
Création vidéo Mathias Cloos.

Watermarks, les Sirènes de l’Hakoah, film documentaire de Yaron Zilberman, Zadig Production.

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.