© Céline Chariot

Pieuvre 1 + 2 + 3 : Françoise Bloch sur le fil d’une enquête tentaculaire

Avec ce projet initié en 2023, dont elle vient de créer le troisième chapitre au Théâtre National Wallonie-Bruxelles avant de le présenter au Théâtre des 13 vents à Montpellier, la metteuse en scène est engagée dans une exploration entre réalité intime et besoin de fiction. Un travail de recherche dont les pistes se multiplient à vue d’œil et qui trouve, dans le théâtre, un écho bouleversant.
12 mai 2026
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Le hall du théâtre est bien calme, pour un soir de représentation. Seules quelques dizaines de spectateurs sont regroupées, attendant qu’on les conduise à la toute première étape de cette Pieuvre aux innombrables tentacules. Avant même de pénétrer dans le dispositif intimiste imaginé par Françoise Bloch, l’inconnu se mêle à la curiosité, tandis que le public accède au plateau par ses coursives techniques. Là, de lourds drapés beiges tombant des cintres scindent l’espace et en matérialisent les murs intérieurs. Par l’expérience de ce parcours, la metteuse en scène pose les premiers jalons labyrinthiques d’un projet qui s’annonce tout aussi tortueux.

Par où commencer
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Sans effet, la voilà qui accueille celles et ceux venus la rencontrer. La voix à peine poussée, elle instaure d’emblée un rapport de proximité, dans ce cocon quasi clos, tout juste meublé d’une longue table sur laquelle reposent des présentoirs en bois brut encore vides. Bientôt, l’ordinateur portable, l’enceinte portative et le vidéoprojecteur à sa disposition lui permettront de convoquer la dimension documentaire d’un théâtre qu’elle connaît sur le bout des doigts. Mais pour l’heure, il s’agit de donner une première impulsion à cette représentation, dont personne, pas même elle, ne semble tout à fait saisir les tenants et les aboutissants.

Reste donc à déterminer comment et par où commencer. C’est le premier enjeu de cette enquête, c’est aussi celui du spectacle qui, progressivement, va se mettre en place sans tambour ni trompette. S’appuyant sur une sélection de matériaux parmi l’amoncellement de pistes qui pourraient nourrir cette Pieuvre, Françoise Bloch s’aventure vers plusieurs débuts possibles au récit qu’elle a à faire. D’une approche façon fait divers à une lecture politico-historique, aucune tentative ne s’impose véritablement. Toutes, en revanche, sèment négligemment des indices qui se complètent et se répondent, dévoilant avec pudeur le sujet de cette recherche.

À nos intimes

Photos, extraits de films et enregistrements sonores à l’appui, ce premier chapitre fait en réalité le constat d’une disparition. Entre ce vide soudain et les traces a priori insignifiantes laissées par une existence qui a pris fin, se dresse le portrait flou d’un homme qui prend chair dans l’imagination de chacun. Attentive aux faits documentés comme au refus de céder à une émotion profonde qui viendrait les altérer, Françoise Bloch prend soin de ne pas donner d’identité au disparu. Par-delà la notion de l’intime, ce sont ainsi nos rapports personnels à l’absence qui se questionnent en filigrane.

© Céline Chariot

Cette introduction faite, un nouveau passage s’est ouvert dans le dispositif théâtral. Non que le sujet soit clos – il vient à peine d’être posé –, mais il s’étend vers une autre perspective de réponse. Alors le public, chargé de cette première conférence illustrée, est invité à sinuer à nouveau entre les rideaux clairs pour prendre place dans un deuxième espace. Légèrement plus vaste, nettement plus chaleureux avec ses ampoules à nu suspendues comme des présences, celui-ci s’apprête à faire entrer l’enquête dans une dimension plus poétique.

Absences poétiques

Partant de ce même point de départ qu’est la disparition, Françoise Bloch entre dans ce deuxième chapitre avec une toute autre énergie. Il n’y est plus question de raconter la vie d’un homme et les traces retrouvées de son parcours. Cette fois, c’est l’absence elle-même qui est au cœur de la réflexion, et à travers elle la manière dont elle agit sur notre rapport à la fiction. Ici, les photos et les souvenirs intimes laissent place à l’impalpable, auquel seule la représentation permet de donner un visage. Celui du fantôme, quelle que soit sa forme.

Nécessairement, sur un plateau de théâtre, et plus généralement dans les œuvres artistiques, la figure du spectre occupe un rôle omniprésent. À travers elle s’ouvre un dialogue entre les vivants et les morts. C’est cette image que compose le deuxième volet de Pieuvre. Il émet ce désir d’invoquer ce personnage fictif qui tend souvent à dénouer les âmes, comme une nécessité d’avancer main dans la main avec nos disparus. De Hamlet au film The Ghost and Mrs Muir de Joseph L. Mankiewicz, le besoin de personnifier l’absence se concrétise, jusqu’à un dernier tableau d’une puissante simplicité théâtrale.

Ce que le théâtre doit à la mort
© Céline Chariot

Là s’arrêtait jusqu’à présent cette enquête à nulle autre pareille. Mais désormais, un troisième chapitre vient encore amplifier, à la manière d’une caisse de résonance, tout ce qui l’a construite dans les deux précédents. Franchissant avec détermination le pas de la fiction pour y pénétrer pleinement, Françoise Bloch s’entoure pour ce nouveau volet de deux acteurs et un musicien. Avec eux, elle continue de sonder ce que le théâtre doit à la mort. Elle en profite pour faire parler les disparus, à l’instar de ces figures intellectuelles qui se bousculent sur un plateau télé reconstitué.

Jules Puibaraud et Damien Trapletti (en alternance avec David Murgia) rivalisent de précision et d’énergie dans leurs interprétations de Michel Butor, Françoise Sagan ou Émile Durkheim. Aux côtés de la metteuse en scène, ils forment un trio qui brouille dangereusement la frontière séparant le théâtre comme fiction de celui qui se fabrique à vue. Ainsi la notion de l’intime revient, retentissante, au cœur du plateau. À l’endroit même où, sous les percussions de Julien Courroye, elle semblait presque avoir disparu.

Une fin possible

Sans plus vraiment savoir à quelle distance du théâtre se tenir, la Pieuvre arpente avec détermination tous les chemins qui se présentent à elle. De la rigueur documentaire à l’incarnation la plus habitée, en passant par le manifeste, elle se met cette fois en quête d’une fin possible à ce récit. Ne renonçant à aucune option, Françoise Bloch met alors en regard son propre théâtre et celui qu’elle a toujours aimé. L’un comme l’autre résonnent avec force, dans une salle qui compte bien plus d’absences que de présences.

Rien ne dit si l’enquête, quant à elle, est parvenue à son terme, ou si de nouveaux tentacules s’apprêtent à émerger. Mais dans le silence des vivants, nombreuses sont les questions des morts qui continuent d’habiter l’espace.


Pieuvre 1 + 2 + 3 de Françoise Bloch
Créé le 31 mars 2026 au
Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Vu au Théâtre des 13 vents – Montpellier
Du 11 au 13 mai 2026
Durée 3h40 avec entracte.

Pieuvre 1 + 2
texte et jeu – Françoise Bloch
assistanat – Louise D’Ostuni
accompagnement dramaturgique Pieuvre 1 – Éléna Doratiotto
lumières – Michel Delvigne, Jean-Jacques Deneumoustier
régie Pieuvre 1 – Marc Defrise
régie Pieuvre 2 – Julien Courroye, Marc Defrise

Pieuvre 3
texte – Françoise Bloch, David Murgia, Jules Puibaraud, Raven Ruëll,
Damien Trapletti, Noémie Zurletti
jeu – Françoise Bloch, David Murgia (en alternance), Jules Puibaraud, Damien Trapletti (en alternance)
musicien – Julien Courroye
assistanat – Ijjou Ahoudig, Laura Ughetto
accompagnement des répétitions – Gabriel Sparti
accompagnement dramaturgique des ateliers – Yaël Steinmann
renfort dramaturgie – Benoît Piret
renfort technique des ateliers – Lila Ramos Fernandez
lumières – Jean-Jacques Deneumoustier
arrangement musical – David Murgia, Philippe Orivel
réalisation costumes – Isabelle Airaud
régie vidéo – Marc Defrise
son – Boris Cekevda
régie lumière et vidéo – Marc Defrise
réalisation costumes et accessoires avec la participation des Ateliers du Théâtre National Wallonie-Bruxelles
une réalisation scénographique du Pôle de mutualisation de services & ressources techniques

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