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Mila Turajlić : « Je ne monte pas sur scène avec des réponses »

Au cours d'une tournée qui se poursuit, après le Théâtre de la Bastille, avec Faire parler les archives des non-alignés, la cinéaste et artiste serbe partage avec nous son processus de création.
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À partir des archives filmées de Stevan Labudović, cameraman de Tito et témoin privilégié du mouvement des non-alignés, la metteuse en scène Mila Turajlić compose une performance entre enquête documentaire et geste théâtral. Nourri par l’expérience de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie, son travail interroge les récits que fabriquent les images et les vérités qu’elles prétendent produire.

Votre performance s’appuie sur des archives. Quel statut ont-elles à vos yeux ?

Je propose ici une pièce de théâtre, mais je viens du cinéma documentaire. Malgré cela, le réel n’est pas du tout un concept qui me parle. Partant de là, les archives que je montre sur scène ne sont pas le moyen d’exprimer la vérité ou le réel. Ce sont deux mots que j’évite car il existe une multitude de réels et de vérités. La vérité intime, statistique, historique…  Peut-être que je me méfie de ces notions parce que j’ai grandi dans un système politique qui cherchait à établir sa vérité. Mon travail et les images que je montre reposent davantage sur les vécus. Les vérités intimes, celles des gens que je rencontre, leurs expériences du monde.

Que sont ces images documentaires que vous montrez, si elles ne sont pas les preuves du réel ou de la vérité ?  
Faire parler les archives des non-alignés © Manou Broben

Dans l’expression « image documentaire », le problème commence avec le mot documentaire. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, il ne veut pas dire document. C’est un souci car un document est une preuve historique, or le cinéma comme le théâtre documentaire ne prouvent rien ! Ce qu’on y voit, c’est quelqu’un qui a choisi d’aller à un endroit pour y allumer sa caméra en décidant de cadrer à gauche plutôt qu’à droite pour faire entrer certaines choses dans son cadre et d’autres non. Alors, preuve de quoi ? Qu’une personne a appuyé sur record à un moment donné, dans un lieu donné, c’est tout. Ce qui m’intéresse, c’est donc d’inviter les spectateurs à questionner cela. Pourquoi cette image a-t-elle été produite ?Qu’est-ce qu’elle montre ? Il faut apprendre à lire les images. Nous sommes analphabètes à cet égard. Et aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle, cela devient encore plus évident.

Dans cette performance, ce sont les images filmées par Stevan Labudović que vous montrez. Pourquoi ses images à lui ?

Parce qu’il est d’une autre génération. Lui a vécu la naissance et l’effondrement de la Yougoslavie quand moi je n’ai vécu que son effondrement. Et puis parce que ses images étaient celles produites au service du projet politique de Tito. En ayant pour mission de documenter la vie politique de Tito, il se trouvait par définition très proche du pouvoir et du récit que celui-ci voulait imposer.

Quel regard portait-il lui-même sur ces images ?

Il croyait profondément dans sa mission et dans l’importance politique de ce qu’il filmait. Pour lui, il n’y avait aucune gêne à produire ces images. Il expliquait qu’il faisait de la contre-propagande face à la propagande impérialiste des grandes puissances, qu’il s’agisse des États-Unis, de la France ou du Royaume-Uni. En l’assumant ainsi, il participait pleinement à ce qui me tient à cœur dans cette performance, à savoir situer les images pour mieux comprendre ce que l’on voit.

Vous avez vu un récit politique s’effondrer. Est-ce pour cela que votre travail se situe davantage du côté de la mémoire que de l’histoire ?

Raconter l’Histoire, ou en faire le récit, n’a jamais été une tentation. Ce d’autant moins que j’ai vu le récit de mon propre pays s’effondrer. Une fois que vous avez vécu cela, vous savez que les récits ne sont jamais permanents. C’est pour cela que mon travail se situe davantage du côté de la mémoire que de l’histoire en effet. Le seul récit que je me sente capable de construire aujourd’hui, c’est celui de ma rencontre avec les images que je montre sur scène. Un jour, je suis entrée dans une cave, j’ai découvert des bobines de films et j’ai essayé de comprendre qui les avait filmées, pour qui et pourquoi. Voilà le récit que je construis. Celui de ma rencontre avec les images de Labudović.

Après deux films consacrés aux archives de Labudović, pourquoi éprouver le besoin de passer à la scène ?
Faire parler les archives des non-alignés © Manou Broben

Il y a une frustration paradoxale avec le cinéma, qui est liée au fait qu’il doit y avoir un film (rires). Une fois que le montage est fait et que le film sort, le résultat est définitif et l’objet continue à circuler pendant des années sous la même forme même si vous, comme auteur, vous poursuivez votre réflexion. C’est pour ça que je passe à la scène, parce que j’avais terminé mes films, mais que je n’avais pas terminé ma réflexion autour de ces archives. J’avais besoin d’aller vers quelque chose qui soit davantage du côté du processus que du résultat, et c’est ce que permet la scène. Elle me permet d’aller vers une œuvre qui évolue en permanence.

Chaque soir, vous êtes présente, pourquoi est-ce important d’être sur scène avec ces images ?

Je ne peux pas dire que j’avais envie d’être sur scène, mais Walter Benjamin écrit que le travail de l’archéologue ne consiste pas simplement à déterrer un objet. Il consiste aussi à observer toutes les strates qu’il faut traverser pour parvenir jusqu’à lui. C’est en lisant cela que j’ai compris qu’il ne suffisait pas de montrer ces images. Il fallait aussi montrer toutes les couches qui s’étaient déposées sur elles : les histoires, les interprétations, les voyages, les rencontres… Or, en les ayant travaillé pendant dix ans, je fais partie de ces couches de sédiments déposées sur les images. Je suis devenue l’une des strates. À partir de là, il est devenu évident que si je voulais construire quelque chose avec ces images, il fallait que cela passe par ma présence.

Sur scène, vous vous positionnez dos au spectateur, pourquoi ?

En effet, je tourne le dos au public parce que d’une certaine façon, je fais partie du public. Nous regardons ensemble les images que je montre et cela me nourrit énormément. Et puis aussi parce qu’avec cette position, j’ai l’impression que les spectateurs me prêtent leur regard, leur attention, leur énergie pour que je puisse continuer ce travail.

Votre présence sur scène rend la performance très émouvante, puisque vous êtes le fruit des images que vous montrez. Quelle place occupe l’émotion dans votre démarche, par rapport à votre désir de transmission d’un savoir ?

J’ai une carrière universitaire à côté de mon travail artistique. J’enseigne, j’écris, je publie des textes académiques. C’est là que je cherche à transmettre du savoir. Au théâtre, la démarche est complètement différente. On est du côté de l’intuition et du ressenti. Il existe bien une dimension pédagogique dans cette performance, notamment à travers cette réflexion sur la lecture des images. Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui m’intéresse surtout, c’est de transmettre le souffle d’un rêve politique. Qu’est-ce que cela signifie d’avoir des rêves politiques ? De les perdre ? Si les spectateurs rentrent chez eux et commencent à se renseigner sur l’Ex-Yougoslavie, tant mieux. Mais ce n’est pas le sujet principal. Si nous nous réunissons pour parler de ce pays et de l’histoire des non-alignés, c’est parce que nous sentons bien que notre imaginaire politique est en crise et que nous avons besoin d’entendre parler d’autres tentatives, d’autres possibilités.

Sous certains aspects, cette performance fait beaucoup penser au travail de Claude Lanzmann, c’était une référence pour vous ?

Sa philosophie de la forme et sa méthode ont été très importantes pour moi. Ce qui me touche particulièrement chez lui, c’est cette volonté de faire parler les gens. Son intuition était que certains lieux pouvaient faire surgir une parole et dans mes films? par exemple, j’ai essayé de faire quelque chose de similaire avec Labudović. Je l’ai emmené sur le bateau de Tito, en Algérie, dans les lieux qu’il avait connus. Pour moi, il était essentiel qu’il retrouve ces espaces. Au théâtre, évidemment, je ne peux pas reproduire ce dispositif. Nous ne sommes plus dans le même rapport au lieu, mais nous restons dans le même rapport à la parole.

Cette parole, vous la recueillez pas morceaux, comme un puzzle que vous mettez à disposition du spectateur ?
Faire parler les archives des non-alignés © Manou Broben

Oui, j’ai essayé de construire une performance à partir de fragments. Pour moi, c’est très important. Il y a des lacunes, des vides, des choses qui ont disparu dans ce qui est montré. Il y a même des choses qui n’ont jamais été filmées. Et c’est tant mieux. Ce que je montre ce sont des morceaux, des traces ou des débris. Je présente ce qu’il reste d’une histoire, d’un regard, c’est tout.

Une forme fragmentaire qui constitue une manière de résister à la tentation d’un récit unique ?

J’irais plus loin : c’est un geste contre le concept même de récit unique. En montrant ces fragments, je ne cherche pas à construire une histoire définitive avec un début, un milieu, une fin. Et encore moins à bâtir un savoir maîtrisé. Je suis plutôt dans un processus d’interrogation. Je ne monte pas sur scène avec un gâteau tout cuit qui serait la somme de mes réponses. Mon envie est plutôt de dire : « Voilà ce sur quoi je suis tombée. Voilà les réflexions que ces images ont faites naître chez moi. Essayons de les traverser ensemble ce soir. »

Finalement, pourquoi réactiver ces archives aujourd’hui ?

J’ai fait mes études à Londres dans les années 1990, et lors de ma première année, on nous a demandé de lire La Fin de l’histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama. A l’époque, ce livre était considéré comme une œuvre incontournable. L’auteur y disait en substance : « l’histoire est terminée, il n’y a plus d’autre alternative que la démocratie libérale capitaliste. » Autrement dit, « vous pauvres gens de l’Est, vous êtes un peu paumés mais venez, vous allez vous reconstruire avec nous. » C’était un discours d’une violence extraordinaire ! Alors c’est aussi pour ça que j’ai décidé de réactiver ces archives. Non pas en tant qu’objets d’un passé dont on serait nostalgique, mais au contraire pour penser le futur. Pour activer de nouveau les rêves que ces archives contiennent et rappeler qu’il a existé d’autres façon de penser le monde.


Faire parler les archives des non-alignés, de Mila Turajlić
Création le 20 novembre 2024 au Théâtre National de Bretagne
Durée 1h15.

Tournée
5 et 6 juin 2026 à La rose des vents, Villeneuve d’Ascq dans le cadre du Festival Latitudes contemporaines
5 au 7 novembre 2026 au TnBA Bordeaux dans le cadre du Festival international du film de Bordeaux

Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić
Direction artistique Barbara Matijević

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