Laure Werckmann © François Berthier

Laure Werckmann : « Ne pas réduire le féminin à une seule façon d’exister »

À Présence Pasteur, dans le cadre du Festival Off Avignon, L'amour après redonne voix à Marceline Loridan-Ivens. Rescapée d'Auschwitz, elle n'a jamais cessé, après les camps, d'aimer ni de désirer. Adapté de son ultime récit, le spectacle fait surgir une parole libre, charnelle. Rencontre avec la metteuse en scène. 
Ecouter cet article
Comment le spectacle vivant est-il entré dans votre vie ?

Laure Werckmann : J’ai l’impression que l’art vivant a toujours fait partie de mon existence, d’autant qu’une partie de ma famille gravitait déjà autour du spectacle vivant. Enfant, avec ma sœur et ma cousine, nous avons grandi dans le sillage d’un oncle très engagé, dont nous partagions avec enthousiasme le militantisme. À Noël, nous montions de petits spectacles. Elles en écrivaient les textes et, moi, la benjamine, je jouais.

J’ai eu cette grande chance dès l’école primaire que dans tous les établissements où je suis passée, le théâtre existait. Cela faisait partie d’une forme d’hygiène de vie, cette possibilité de raconter son monde à sa manière, en dansant, en jouant ou en faisant de la musique. C’est resté. Plus tard, les sections théâtre m’ont équilibrée et sauvée d’une hypersensibilité qui me rendait incapable de prendre la parole autrement que par la fiction. C’est le paradoxe de mon métier.

Quel chemin avez-vous suivi ensuite ?
© Adrien Berthet

Laure Werckmann : J’ai commencé à travailler très jeune. À dix-sept ans, j’ai rejoint le Théâtre du Peuple de Bussang grâce à la section théâtre de mon lycée, en lien avec le Théâtre national de Strasbourg. Le directeur cherchait des amateurs pour compléter la distribution du spectacle, pièce maîtresse de la programmation des lieux l’été, dont la charte veut que la troupe réunisse chaque été, professionnels et amateurs. Il lui manquait surtout des garçons. Je lui ai simplement glissé que je pouvais en jouer un. Sans hésiter, il m’a embarquée dans l’aventure.

L’expérience a été fabuleuse, avec cette phrase inscrite sur le fronton, « Par l’art pour l’humanité », qui a eu sur moi l’effet d’un véritable baptême. Tout à coup, je comprenais le sens de cette aventure commune et la raison pour laquelle nous faisions du théâtre. J’y ai rencontré Éric Ruf, qui m’a entraînée dans la Compagnie d’Edvin(e), le collectif de vingt-deux acteurs qu’il venait de fonder. Cette école a été celle je n’ai jamais faite, une école du jeu, du collectif, de l’utopie et de la mise en scène. Nous avions très peu de moyens, il fallait tout inventer. Cela m’est resté. 

J’ai ensuite poursuivi mon métier d’actrice et croisé quantité de metteurs en scène. Puis j’ai senti qu’il me manquait quelque chose comme interprète. J’ai alors souhaité créer ma compagnie, portée par l’élan d’auteurs comme Frédéric Vossier puis Nane Beauregard, afin de faire exister des parcours de femmes. Le théâtre regorge de rôles féminins complexes, mais j’avais la sensation que, dès qu’une femme y faisait preuve d’audace, son destin devenait presque toujours fatal.

Quelles rencontres ont été fondatrices pour vous ?

Laure Werckmann : Celle d’Éric Ruf avant tout, dont je reste très proche aujourd’hui, intellectuellement comme artistiquement. Le théâtre du peu que je développe aujourd’hui en est directement issu. Il résonne avec cette expérience d’un plateau habité presque uniquement par les acteurs, avec très peu de moyens, où nous inventions la scénographie à partir de l’interprète lui-même. C’est tout le geste que je poursuis avec les Héroïnes de la métamorphose : placer l’acteur au cœur du dispositif et faire que tout parte de son point de vue, jusqu’à l’agencement de l’espace, même si je travaille avec une scénographe. 

Votre compagnie met en avant des trajectoires de femmes qui prennent en mains leur destin. D’où vient cette envie et comment choisissez-vous ces figures ?
© Adrien Berthet

Laure Werckmann : De cette sensation, comme interprète, que quelque chose d’étrange se rejouait sans cesse. Dès qu’une femme prend son envol dans une pièce de théâtre, sa destinée est rarement réjouissante. Au mieux, elle devient mélancolique, au pire, elle se donne la mort ou on la tue. J’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une impression, mais d’un véritable régime de représentation du féminin, documenté au théâtre comme dans la peinture ou la sculpture. Et cela agissait sur moi, comme actrice ou spectatrice. Loin de me donner de la force, cela m’en retirait.

Je cite souvent cet exemple. Je cours, et je n’osais jamais dépasser le parc, terrifiée à l’idée d’être assassinée, parce que j’avais en tête ces unes de journaux. À force de chercher, j’ai découvert qu’une femme meurt chaque année en faisant son jogging. C’est déjà trop, mais sans commune mesure avec les sept cent trente-quatre mortes sur la route ou les cent soixante-quatre tuées par leur conjoint. Ce que nous choisissons de montrer a une incidence directe sur nos vies.

J’ai donc choisi des femmes pour travailler l’hétérogénéité de la représentation du monde. Au XXIᵉ siècle, on pourrait être tenté de demander ce qu’est une femme, quelle serait la bonne trajectoire. Ce serait nous enfermer à nouveau dans des cases. Ce qui m’intéresse, c’est que nous puissions coexister. 

Quelles sont ces figures ? 

Laure Werckmann : La première, dans J’aime, est éperdument amoureuse de son mari et en parle pendant une heure. Certains s’en étonneront aujourd’hui. Pourtant, elle peut exister aux côtés de Marion Bartoli, dans Renaître, qui raconte une situation d’emprise et s’en émancipe par le désir et la joie retrouvée de sa pratique. Ou encore de l’anthropologue de Croire aux fauves, où la poésie, la science et le témoignage se mêlent pour dire comment on se relève d’une blessure dont, a priori, personne ne se relève après une attaque d’ours. 

Et Marceline Loridan-Ivens, dans L’amour après, est encore tout autre. Mon désir était de faire exister les manières d’être les plus variées possibles, de ne pas réduire le féminin à une seule façon d’exister. J’ai choisi ces figures au fil de mes lectures et de mes rencontres. À chaque fois, ce sont des textes qui m’ont profondément bouleversée et des personnages qui m’ont donné une force immense.

Qu’est-ce qui a déclenché le désir de porter au plateau les textes et l’histoire de Marceline Loridan-Ivens ?
L'Amour après
© Adrien Berthet

Laure Werckmann : Sa façon d’énoncer les choses avec une immense franchise, sur sa situation, sur l’amour, sur la sexualité. À la fin de sa vie, elle semble avoir renoncé à tous les détours. Elle dépasse les idées reçues sur ce que serait aimer à cet âge, et déjà quand elle était plus jeune. Cela fait un bien fou, car ce sont des paroles que nous entendons rarement. Peu de personnes de cet âge parlent ainsi de leur corps, de leur désir, de ce qu’elles ont traversé. J’avais l’impression qu’une grand-mère me confiait quelque chose du temps, de sa capacité à s’affranchir des codes et à dire qu’on peut aimer profondément tout en vivant d’autres histoires. Elle décrit une véritable « désinjonction » sociale et relationnelle, un mode de vie qu’elle a patiemment inventé. 

Tout cela est lié à son expérience de déportée, qui a façonné son rapport au corps et au désir. Elle le dit avec une telle générosité que cela m’a donné la force d’interroger mon propre désir, mes empêchements, mon incapacité à nommer ce à quoi je suis confrontée. En invisibilisant une partie des récits et des œuvres de femmes, nous avons aussi invisibilisé notre capacité à analyser ce qui nous arrive. Révéler ces récits, c’est révéler des façons de penser qui nous permettent de nous demander où nous nous situons, comment nous aimons et comment nous vivons notre sexualité.

Comment avez-vous adapté ces textes et fait surgir un tel personnage sur le plateau ?

Laure Werckmann : C’était une vraie question, car elle est morte récemment et des gens l’ont connue. Il fallait entrer avec beaucoup de précautions dans cette fiction. Son propre parcours m’a aidée. Elle était actrice, a toujours convoqué la fiction et travaillé entre celle-ci et le réel. J’ai voulu passer d’emblée un accord avec le public en montrant que nous allions l’incarner. L’actrice met sa perruque devant les spectateurs. Une manière de dire que nous avançons ensemble dans la fiction et que le théâtre peut faire réapparaître les morts. C’est aussi ce que nous attendons de lui, qu’il fasse revivre leurs paroles.

J’ai beaucoup travaillé ce texte. Je l’ai coupé, adapté, parfois légèrement modifié, et j’y ai ajouté d’autres fragments, notamment plusieurs de ses témoignages, dont certains reviennent à la fin du spectacle. J’ai aussi voulu relier cette parole, très discrètement, à ma propre histoire. Je viens d’Alsace-Lorraine. Ma famille a traversé la Seconde Guerre mondiale, avec notamment un grand-père résistant. En allant chercher mes décors dans le garage de mes parents, j’ai retrouvé une table qu’il avait fabriquée lorsqu’il était charpentier, avant de devenir directeur technique du Théâtre populaire de Lorraine. 

Sur le plateau, elle devient tour à tour table de maquillage, table de cuisine puis corbillard. Ce qui m’émeut chez Marceline, c’est qu’elle dit que les camps sont toujours là, que cette mémoire reste active dans le présent. Faire coexister des temps différents, les vivants et les fantômes me semblait profondément théâtral, dans un théâtre capable de nous relier à d’autres époques.

Comment avez-vous choisi l’actrice qui devait incarner une telle femme ?
© Adrien Berthet

Laure Werckmann : Je l’ai rencontrée en vacances, sans que ce soit du tout le sujet. Très vite, quelque chose s’est imposé comme une évidence, par son tempérament autant que par sa trajectoire. J’avais envie que nous nous embarquions ensemble dans cette aventure, de prolonger cette amitié naissante et de la sublimer dans le travail. J’entendais aussi tant d’échos sur la franchise de Marceline, sa façon d’affronter les événements. Il y avait là une énergie commune. Mireille Roussel est une formidable actrice. Il ne s’agissait pas de chercher un sosie, mais de retrouver une même énergie, un même tempérament, et le désir de travailler avec des personnes dont on se sent proche par le regard, la sensibilité et le plaisir du théâtre.

Que vous laisse aujourd’hui ce compagnonnage avec Marceline ?

Laure Werckmann : Je mesure combien tout cela continue de résonner. Ce qui touche tant chez elle, c’est qu’elle parle de la douleur, de l’impossibilité de se remettre des camps et de la violence accumulée, mais aussi de l’humanité et de la nécessité d’examiner nos propres limites. Elle dit que nous avons tous fait quelque chose pour sortir du camp, même sans en être responsables, et qu’il faut regarder ce geste en face pour pouvoir avancer. Je trouve cela profondément beau.

Nous portons tous quelque chose de ces histoires. La Seconde Guerre mondiale paraît lointaine, et pourtant elle continue de se transmettre de famille en famille, de génération en génération. Nommer les traces que laissent les guerres et les violences me paraît essentiel. Elles continuent de résonner bien après la disparition des témoins. Aujourd’hui plus que jamais, il nous faut regarder ces héritages en face.


L’Amour après, d’après Marceline Loridan-Ivens
Créé le 7 octobre 2025 à La Filature – Mulhouse dans le cadre des Scènes d’automne en Alsace
Vu au Théâtre La Coupole dans le cadre des Scènes d’automne en Alsace
Le 10 octobre 2025
Durée 1h15.

Tournée
4 au 25 juillet 2026 à Présence Pasteur dans le cadre du Festival Off Avignon

Mise en scène et adaptation Laure Werckmann
Texte d’après le récit autobiographique de Marceline Loridan-Ivens écrit avec Judith Perrignon et publié aux éditions Grasset
Interprète Mireille Roussel
Musique Olivier Mellano
Lumière Philippe Berthomé
Scénographie Angéline Croissant
Régies Zélie Champeau et Cyrille Siffer
Costume Benjamin Moreau assisté de Clémence Delille
Perruque et maquillage Cécile Kretschmar
Collaboration à la mise en scène Noémie Rosenblatt
Chargée de Production Alexandra Puillandre
Administration Côté Zen

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.