© Pierre Gondard

En même temps : Olivia Grandville face à l’uniformité

À La Criée pour le Festival de Marseille, l’artiste à la tête des Mille Plateaux de La Rochelle signe une pièce saisissante et pleine de dérision autour des chorégraphies de masse. Un spectacle exigeant porté par des interprètes résolus à alerter par la danse des dérives totalitaires qui nous menacent.
28 juin 2026
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Petit pull marine noué autour du cou, sur une chemise bleu clair et un jean faussement décontracté, la figure détonne avec les tenues inspiration water-polo des huit danseuses et danseurs qui s’apprêtent à entrer en scène. Avant cela, l’heure est donc au petit discours d’introduction, trop générique pour être honnête, de ceux qui précèdent trop souvent les représentations de spectacle vivant comme pour s’en approprier les valeurs. En convoquant cette figure à la posture détestable qui vomit des phrases toutes faites en feignant d’y croire, Olivia Grandville place sa dernière création sur le ton de la dérision.

L’unisson comme une menace
© Pierre Gondard

Difficile d’ailleurs de ne pas donner un visage à ce personnage, générique lui aussi, en lisant le titre de la pièce. Avec cette formule comme un clin d’œil, la directrice du CCN de La Rochelle engage une réflexion autour des chorégraphies d’ensemble et révèle toute l’ambivalence de cette synchronicité. Car si elle peut avoir trait aux danses de ballet autant qu’à l’esthétique pop culture, elle fait aussi écho à d’autres images, immédiatement plus oppressantes, lorsqu’il s’agit de gestes reproduits par des masses robotisées ou dans des régimes totalitaires, par exemple.

Ce sont donc ces mots creux qui donnent la première impulsion à En même temps, faisant sonner la notion d’unisson comme une menace. Celle-ci est cependant lointaine, l’esprit est encore léger lorsque les huit interprètes en combinaison blanche, bonnet de bain et lunettes de plongée entrent en sautillant, apparaissant et disparaissant derrière une paroi blanche en guise de coulisses, élément central de la scénographie de James Brandily.

Leur parade est parfaitement réglée, sur le compte des pas de 1 à 8 qui bat le tempo de la musique composée par Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando. Huit corps pour huit temps, la mécanique est inébranlable… À moins qu’un grain de sable, pull sur les épaules, s’immisce à l’intérieur et vienne la perturber.

Un tableau qui s’assombrit

L’image est fugace mais affirmée, le déséquilibre est immédiat et ouvre un terrain d’exploration chorégraphique foisonnant. Olivia Grandville convoque alors, les unes après les autres, des images de multitudes répétant les mêmes gestes, suivant les mêmes trajets, les yeux tournés vers le même horizon. La réalisation des neuf danseuses et danseurs est d’une précision implacable et d’un engagement sans faille. Leur entêtement à maîtriser chaque partition devient même plus effrayant à mesure que les tableaux défilent et que la lumière franche des premiers instants, conçue par Yves Godin, s’atténue et allonge progressivement les ombres.

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Cet assombrissement se répercute dans l’écriture des corps, qui s’animent de mouvements toujours plus stricts, dans une énergie qui tire définitivement vers la violence. Les costumes de Marion Régnier glissent, tableau après tableau, vers des uniformes qui vont jusqu’à effacer les visages des interprètes, et leurs singularités avec. Dans les enceintes, le décompte des huit temps est devenu métallique et la musique écrasante. Un virage dystopique a été pris, insensiblement, irrémédiablement, et son avènement ne paraît pas si lointain. En témoigne la vidéo de César Vayssié, point d’orgue de cette mutation normalisante, qui mêle captations de ballets, regards d’enfants émerveillés et archives fascistes.

Happy ending

Alors dans un dernier tableau, Olivia Grandville reconnecte sa danse à quelque chose de plus organique, comme un sursaut possible après s’être éveillé d’un mauvais rêve. Les corps à nu sont soudain plus souples, ils développent leur propre chorégraphie sensible. La lumière, plus douce et plus fluide, les enveloppe autant que les nappes apaisantes et introspectives de la musique.

L’image pourrait être celle d’un happy ending, presque naïve dans son intention, mais elle résonne comme un avertissement. Les regards tournés vers un plateau laissé inhabité, spectateurs et interprètes prennent ensemble acte de cet espace comme lieu sacré. L’art nous permet encore d’échapper à tout ce qui voudrait gommer nos individualités. Qu’il en soit ainsi longtemps.

Envoyé spécial à Marseille

En même temps d’Olivia Grandville
Théâtre La Criée dans le cadre du Festival de Marseille
27 et 28 juin 2026
Durée 1h15

Tournée
2 octobre 2026 au Festival d’Arcachon
6 et 7 octobre 2026 au Lieu Unique – Nantes
13 au 15 octobre 2026 au TNBA – Bordeaux (à confirmer)
6 novembre 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain – Bayonne
9 et 10 novembre 2026 au CNDC – Angers
18 au 20 novembre 2026 à la MC93 – Bobigny
24 novembre 2026 aux Espaces Pluriels – Pau
1er et 2 décembre 2026 à La Coursive Scène nationale de La Rochelle
13 et 14 janvier 2027 à Bonlieu Scène nationale – Annecy
21 et 22 janvier 2027 au Théâtre Durance – Château-Arnaux-Saint-Auban
29 avril 2027 à l’Opéra Limoges – Maison des Arts et de la Danse

Conception – Olivia Grandville
Musique originale – Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando
Création Vidéo – César Vayssié
Scénographie – James Brandily
Lumières – Yves Godin
Costumes – Marion Régnier
Assistanat à la chorégraphie – Matthieu Patarozzi
Distribution – Mai Ishiwata, Martín Gil Enrique, François Malbranque, Simon Tanguy, Sarah Deppe, Claire Audrain, Théo Le Bruman, Yu Hsuan Chang, Emma Delvac

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