Julien Gosselin s’empare de la Cour d’honneur. Un écran géant surplombe le plateau et recouvre une grande partie de la façade du Palais des papes. Peu importe. Le metteur en scène avale le lieu, en modifie la géométrie, en offre une autre perspective. Il ne s’en sert pas comme d’un simple élément de décor, bien au contraire, il l’efface pour mieux magnifier l’espace et ses recoins. Il dessine une autre architecture, où la vidéo, comme souvent chez lui, occupe le cœur du dispositif théâtral. Après avoir, dans ses dernières créations, dissimulé les corps de ses comédiens derrière des palissades, il les expose ici en pleine lumière et les scrute au plus près.
Aux racines du mal

Dans le noir, face à une scène vide, une voix s’élève, celle, légèrement rauque, de Victoria Quesnel. Alors que le plateau demeure immobile, il semble déjà vivre, vibrer, se faire l’écho du monde, de ses douleurs et de cette montée des extrémismes qui, de toutes parts, menace les vies et les démocraties. Puis un vrombissement de basses, un son techno amplifié jusqu’à saturation, envahit la Cour. Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde sont aux manettes. Voix et musique saturent l’espace, font trembler les gradins.
Ce n’est que le prologue, et déjà l’œuvre de Roberto Bolaño affleure dans sa quête du mal et sa volonté d’en comprendre la genèse. Pour mieux mettre ce processus en images, le metteur en scène envoie l’un de ses comédiens dans les tréfonds du monument, comme pour signifier qu’il ne cherche pas la surface mais bien la racine du mal, et la manière dont des êtres humains peuvent s’en abreuver.
La façade séduisante de l’horreur
Très vite surgit un monde d’utopie, un atelier de poésie à Concepción, au Chili, dont les jumelles Garmendia sont le cœur. Belles, orphelines, elles forment le ciment autour duquel gravitent auteurs, poètes et journalistes, dont Bolaño lui-même. La vie, la fête, les mots portent cette jeunesse dorée, de gauche, à laquelle tout semble sourire. Mais l’ombre s’étend, le coup d’État de Pinochet installe la dictature, la prison se profile, les disparitions se multiplient. En parallèle de ce fil rouge inspiré d’Étoile distante, Julien Gosselin met en lumière les auteurs fictifs et pourtant si réels de La Littérature nazie en Amérique.
En plateau de talk-show ou à travers des saynètes, il croque ces personnages troubles qui rêvent de recréer des camps de concentration. S’appuyant sur la rhétorique de l’extrême droite telle que Bolaño la dissèque, il montre le visage séduisant du mal pour mieux le démonter et en révéler l’horreur qui se tapit derrière. Quand leur est renvoyée l’image de ce qui se cache sous le vernis, les visages blêmissent, les discours balbutient et, d’un geste, ces figures passent à autre chose, criant à la diabolisation pour masquer le pire.
La littérature comme seule arme

Entremêlant les récits et les formes, puisant dans une œuvre qu’il digère et conjugue aux chants de Lautréamont, Julien Gosselin fait de la littérature, tout comme Carolina Bianchi dont il programmera la trilogie à la rentrée, son point d’ancrage. C’est par les mots, la pensée, la poésie que sa réflexion chemine et se met en images. Jouant des registres, il amène dans une deuxième partie le public au plateau, au plus près de l’action, avec changements de décor à vue et de costumes. Les comédiens, qu’ils soient les fidèles de sa troupe, Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Maxence Vandevelde, ou les nouveaux venus, Rita Benmannana, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Lucile Rose, ne jouent pas, ils sont. Tous vibrent et portent la fureur, la peur, l’émotion pure.
Puis le récit revient à Bolaño, exilé en Catalogne, à Blanes, où il écrit la nuit après avoir travaillé le jour. La maladie le ronge déjà, mais la traque de Carlos Wieder, alias Alberto Ruiz-Tagle, le tueur d’Étoile distante, ce poète sanguinaire qui assassinait des femmes sous la dictature de Pinochet, le hante. Est-il vivant, est-il mort ? Une journaliste, ainsi qu’un étrange détective privé, mènent à ses côtés cette dernière quête comme un dernier souffle.
Le verbe en fusion
Au cœur de ce final, dans ce croisement des récits qu’affectionne Julien Gosselin, surgit une séquence performative. Face public, Victoria Quesnel se lance dans un long monologue fiévreux, poussé jusqu’à l’excès, jusqu’à la transe folle. Elle y convoque la poésie française, qui naît avec Baudelaire et s’éteint avec Mallarmé, son ultime représentant. Habitée, incandescente, la comédienne hypnotise la Cour et donne à entendre ce que le spectacle ne cesse de creuser : seul l’art semble pouvoir pénétrer le secret du mal. Le monstre est débusqué, les victimes ne sont peut-être pas vengées, mais l’innommable s’affiche enfin, mis à nu. Rarement la Cour d’honneur aura paru sonder avec autant d’ampleur les ténèbres de notre époque.
Maldoror d’après D’après Roberto Bolaño, Lautréamont
Cour d’honneur du Palais des Papes – Festival d’Avignon
du 4 au 12 juillet 2026
durée 5h00
Tournée
15 janvier au 6 février 2027 à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (Paris, France)
13 et 14 février 2027 à la Maison de la Culture d’Amiens (France)
20 au 23 mars 2027 à la Comédie de Genève (Suisse)
14 et 15 mai 2027 à De Singel Anvers (Belgique)
Octobre 2027 à l’Onassis Stegi Athènes (Grèce)
Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde
et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel
Adaptation et mise en scène de Julien Gosselin
Scénographie de Lisetta Buccellato
Lumière de Nicolas Joubert
Vidéo de Jérémie Bernaert & Pierre Martin Oriol
Musique de Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Dramaturgie d’Eddy D’aranjo & Marie-José Malis
Costumes de Caroline Tavernier
Son de Théo Jonval
Script d’Antoine Hespel
Étalonnage de Laurent Ripoll
Assistanat création costumes – Géraldine Ingremeau
Assistanat à la mise en scène – Lucile Rose & Zoé Benguigui
Traduction, surtitre – Zoé Benguigui
Décor, costumes, accessoires ) les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe



