Face au public, une immense couronne de delphiniums bleus, à la frontière entre offrande printanière et hommage funéraire, sert de décor. Dans la pénombre, Julien Desailly s’installe côté jardin avec une kaba gaida, une cornemuse bulgare. Avant même que la musique ne surgisse, le souffle qui gonfle la panse de chèvre de l’instrument devient matière sonore. Puis viennent les graves profonds, les plaintes étouffées, les vibrations presque organiques. D’emblée, le spectacle installe un espace où tout semble respirer.
Quand le corps prend racine

Madeleine Fournier apparaît alors, prisonnière d’une robe et d’une coiffe noires qui tiennent autant de la gangue que du linceul. Le visage grimaçant, elle convoque les pleureuses antiques et fait de son corps le réceptacle d’un deuil impossible. Les gestes sont retenus, presque figés. Chaque déplacement semble contrarié par une force invisible. Inspirée par le mythe des Héliades, la chorégraphe fait de cette immobilité le point de départ d’une lente métamorphose.
Car Growing piece refuse de s’enfermer dans la lamentation. Peu à peu, le corps abandonne ce qui l’entravait. Les gestes se délient, les bras s’élèvent, les appuis gagnent en assurance. Madeleine Fournier explore une manière d’habiter le temps où l’enracinement n’empêche jamais le déploiement. Rien n’est spectaculaire. Tout procède par infimes déplacements, jusqu’à ce que le mouvement finisse par s’imposer comme une évidence.
La poussée du vivant

La musique de Julien Desailly accompagne cette lente évolution sans jamais la commenter. Tantôt plainte, tantôt souffle, elle dialogue avec les mouvements, leur offre un espace où résonner, sans chercher à les illustrer. Entre le musicien et la danseuse se tisse une relation où chaque vibration semble prolonger un état du corps.
La pièce demande au spectateur d’accepter une temporalité inhabituelle. Cette lenteur assumée déroute, tant la progression se construit par nuances plus que par ruptures. Mais c’est précisément dans cette confiance accordée au temps que Growing piece trouve son identité. Sans jamais chercher l’effet, Madeleine Fournier laisse les gestes gagner peu à peu le plateau, jusqu’à faire surgir une émotion troublante autant que détonante. Une œuvre exigeante, profondément habitée, qui fait de la transformation une expérience sensible plutôt qu’un simple récit.
Growing Piece de Madeleine Fournier
créée le 5 novembre 2025 à l’Atelier de Paris – CDCN dans le cadre de #Scènes d’automne
durée 1h
Tournée
10 au 20 juillet 2026 au Hivernales – CDCN d’Avignon –Festival d’Avignon
7 août 2026 au Festival Mens Alors, Mens en Trièves
18 janvier 2027 à L’Orangerie, Paris
25 au 27 mars à La Pop, Paris
Chorégraphie de Madeleine Fournier
Musique de Julien Desailly
Avec Madeleine Fournier, Julien Desailly
Scénographie d’Andrea Baglione
Création lumière d’Andrea Baglione & Nicolas Marie
Assistant chorégraphique – Jérôme Andrieu
Costumes de Lou Thonet
Regard extérieur – Sonia Garcia, Ruth Childs, Catherine Hershey, Anne Lenglet
Régie générale de Jeanne Laffargue
Régie son de Vincent Domenet



