Benoît Lambert © Valérie Borgy

Un secteur en crise – Épisode 19 : Benoît Lambert

À la Comédie de Saint-Étienne, les coupes budgétaires ne sont que la partie visible d'un bouleversement plus profond. Le directeur du centre dramatique national analyse la crise du spectacle vivant comme le symptôme d'un choix de société qui dépasse largement le seul champ de la culture.
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« C’est comme si on vivait notre reaganisme et notre thatchérisme avec quarante ans de retard »

Benoît Lambert, directeur de la Comédie de Saint-Étienne, centre dramatique national
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Benoît Lambert : Je crois être un peu comme tout le monde : sidéré et en train d’essayer de comprendre ce qui se passe. Je reste combatif, déterminé mais aussi très en colère. Une colère qui n’a rien d’abstrait car elle est dirigée vers des causes très précises.

À la Comédie de Saint-Étienne, la situation est proche de celle de beaucoup d’autres établissements. Nous avons subi une baisse de 170 000 euros du département de la Loire sur deux ans, puis 30 000 euros de l’État au printemps. Avec le surgel annoncé aujourd’hui, nous atteignons près de 500 000 euros de pertes en 2026, soit plus de la moitié de notre disponible artistique. À ce niveau-là, on ne parle plus d’ajustements mais d’une remise en cause profonde de notre capacité à remplir nos missions. 

Vous dites que votre colère est dirigée vers des causes précises. Lesquelles ?

Benoît Lambert : Il y a derrière tout cela une entreprise idéologique ancienne. C’est comme si la France vivait son reaganisme et son thatchérisme avec quarante ans de retard, alors même que notre pays s’est historiquement construit autour d’un État fort et d’une puissance publique active.

Depuis une dizaine d’années, on nous explique que les caisses de l’État sont vides et qu’il faudrait désormais réduire les dépenses publiques. Mais on oublie de dire qu’elles ont aussi été vidées en conscience. La flat tax, la baisse de l’impôt sur les sociétés, les allégements de cotisations, toutes ces mesures relevaient d’un choix politique assumé. La commission d’enquête parlementaire a d’ailleurs mis en lumière près de 200 milliards d’euros de dépenses fiscales en faveur des entreprises. C’est ce que l’on appelle la politique de l’offre. Dix ans plus tard, force est de constater que la croissance n’est pas repartie comme promis, que les inégalités se sont creusées et que les services publics se retrouvent partout fragilisés.

Ce qui me frappe, c’est que nous finissons nous-même par reprendre cette rhétorique. Nous commençons souvent nos prises de parole en expliquant que nous comprenons la nécessité de faire des efforts au nom du redressement des finances publiques. Nous n’osons presque plus rouvrir le débat sur les choix fiscaux qui nous ont conduits jusque-là. Et personne ne nous explique jamais pourquoi ce fameux seuil de 3 % de déficit constituerait une frontière absolue, presque naturelle, entre une situation acceptable et une catastrophe budgétaire. Cette évidence affichée n’est jamais réellement discutée. 

Comment analysez-vous la situation des vingt-huit institutions aujourd’hui touchées par le gel budgétaire ?

Benoît Lambert : Les vingt-huit établissements aujourd’hui exposés sont des institutions importantes. Certaines connaissent presque un phénomène de too big to fail, comme on disait des banques en 2008. Si je prends l’exemple de la Comédie de Saint-Étienne, il s’agit d’un bâtiment de 8 000 mètres carrés inauguré il y a moins de dix ans. La collectivité ne pourra évidemment pas le laisser vide. Il faudra bien continuer à en faire quelque chose. Mais ce serait une erreur de croire qu’un éventuel dégel des crédits à la rentrée réglerait le problème. Au contraire, il serait même dangereux d’avoir le sentiment d’avoir gagné. Le débat est beaucoup plus profond.

Ce qui s’effondre aujourd’hui, de façon presque invisible, c’est toute la présence artistique sur nos territoires : les compagnies, les équipes, les artistes qui irriguent les villes et les campagnes. Cette fragilisation est à l’œuvre depuis plusieurs années. Les vingt-huit établissements touchés par le surgel ne sont finalement que la partie la plus visible d’une crise qui traverse déjà tout le secteur. Les menaces qui pèsent sur le régime de l’intermittence ou les difficultés croissantes rencontrées par les compagnies montrent bien que nous ne sommes pas face à un accident ponctuel mais à une évolution structurelle. 

Vous voyez malgré tout un effet positif de cette séquence ?

Benoît Lambert : Oui, paradoxalement. Cette affaire des vingt-huit aura au moins eu le mérite de provoquer un mouvement qui dépasse le cercle habituel des mobilisations dans le spectacle vivant. On voit aujourd’hui les opéras, les orchestres, des institutions qui s’expriment rarement dans ce type de mouvements, rejoindre le combat. C’est important.

Je trouve aussi que le travail mené par le Syndeac est remarquable. Il a permis de remettre autour de la table des professionnels qui, il faut bien le dire, sont épuisés. On reproche parfois au secteur de ne pas assez se mobiliser, mais comment demander à des équipes qui vivent depuis plusieurs années dans une précarité croissante de trouver encore l’énergie d’organiser des mouvements collectifs ?

L’autre élément nouveau, c’est le retour des élus dans le débat. Voir des maires, des présidents de collectivités ou des responsables politiques redire publiquement que la culture est une nécessité, que les théâtres, les festivals, les compagnies sont indispensables à la vie des territoires, ce n’est pas anodin. À l’approche d’échéances électorales cruciales, la question culturelle était presque sortie du débat public. Si cette mobilisation permet de lui redonner une place, ce sera déjà un premier résultat. 

L’opposition entre puissance publique et logique marchande est-elle devenue centrale ?

Benoît Lambert : Parce que c’est cela qui est en train de se jouer. Je suis frappé par le fait que, face à deux catastrophes très différentes, le président de la République ait finalement proposé le même type de réponse. Après l’incendie de Notre-Dame, il y a eu un appel immédiat à la générosité privée. Tout récemment, après l’incendie de la forêt de Fontainebleau, c’est encore le principe d’une souscription nationale qui a été mis en avant.

Cela peut sembler anecdotique, mais ces gestes racontent quelque chose. Ils traduisent une vision du monde où la solidarité collective cède progressivement la place à l’initiative privée. Or, notre histoire politique repose sur une autre idée : c’est à la puissance publique d’exprimer l’intérêt général, pas à la charité individuelle.

Pour moi, la culture est emblématique de cet affrontement. C’est l’un des rares espaces où des artistes peuvent encore créer sans que la rentabilité immédiate ne décide de tout. La puissance publique y garantit une liberté de création qui échappe, au moins en partie, aux seules lois du marché. C’est infiniment précieux.

Car ce qui est en train de s’étendre, bien au-delà de la culture, c’est la conviction que tout devrait être soumis à la logique marchande, ou à ce qu’on pourrait appeler la « prédation lucrative ». C’est l’idée que rien ne doit freiner l’accumulation privée. Pourtant, nous voyons bien où cette logique nous conduit. Elle détruit nos services publics, fragilise nos solidarités et, plus largement, nos conditions de vie. La culture résiste encore à cette marchandisation généralisée. C’est aussi pour cela qu’elle est aujourd’hui une cible. 

La défense de la culture publique dépasse-t-elle, selon vous, le clivage traditionnel entre la droite et la gauche ?

Benoît Lambert : Je le crois profondément. Ce qui me trouble, c’est qu’on considère aujourd’hui comme un discours de gauche des idées qui relevaient autrefois d’un consensus beaucoup plus large. Après la guerre, des communistes jusqu’aux gaullistes, il existait cette conviction commune que certaines institutions étaient indispensables à la vie de la nation et la culture faisait naturellement partie de ces biens communs.

J’ai envie de croire qu’une partie de la droite républicaine reste fidèle à cet héritage. Au fond, il ne s’agit pas de défendre une politique culturelle de gauche ou de droite. Il s’agit de rappeler que les institutions publiques existent aussi pour empêcher que les intérêts privés ne finissent toujours par l’emporter sur l’intérêt général. Si nous ne nous mobilisons pas, cette bataille risque aujourd’hui d’être perdue.

Pourtant, les critiques contre le théâtre public restent souvent les mêmes : élitisme, entre-soi, manque d’utilité…

Benoît Lambert : C’est un discours qui me frappe parce qu’il témoigne souvent d’un profond mépris pour le public lui-même. Il suffirait de passer une journée dans un théâtre comme la Comédie de Saint-Étienne pour voir combien cette caricature est fausse.

Oui, il existe des passionnés de théâtre. Heureusement. Comme il existe des passionnés de football, de musique ou de cinéma. Ils sont indispensables à la vitalité d’un art. Mais ils sont très loin de remplir, à eux seuls, une salle de spectacle.

Quand je regarde notre public, je vois des générations très différentes, des parcours sociaux très variés. Et les salles sont pleines. Les gens viennent parce qu’ils cherchent une émotion, une rencontre, parfois même une expérience qu’ils ne sauront pas immédiatement expliquer, et qu’ils ne peuvent trouver nulle part ailleurs.

On entend parfois dire que les œuvres proposées dans les théâtres de service public sont obscures ou compliquées. C’est évidemment très sommaire comme jugement, mais en même temps, personne ne sort d’un concert en disant qu’il n’a rien compris parce que les chansons étaient en anglais. Il ne faut pas avoir beaucoup de confiance dans les capacités des gens pour les estimer incapables de rencontrer des œuvres qui, par définition, sortent de l’ordinaire. Nous savons tous qu’une œuvre agit aussi autrement : par les sensations, par l’imaginaire, par l’émotion. Le théâtre n’échappe pas à cela. C’est même l’une de ses plus grandes forces.

Comment convaincre celles et ceux qui estiment que, face aux urgences actuelles, la culture n’est plus une priorité ?

Benoît Lambert : Je n’ai pas de solution miracle. Si nous l’avions, nous l’aurions déjà appliquée. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à expliquer. Ce qui me frappe, c’est que nos adversaires disposent aujourd’hui d’un argument extrêmement efficace. Ils opposent spontanément la culture à la guerre, à la crise climatique, à la santé ou au pouvoir d’achat. Et, présenté ainsi, chacun est tenté de répondre qu’il existe effectivement des priorités.

Ce que l’on oublie systématiquement de dire, c’est que les sommes consacrées à la culture sont dérisoires à l’échelle des finances publiques. Nous parlons d’économies qui ne changeront rien au déficit de l’État mais qui, en revanche, peuvent détruire durablement un écosystème artistique construit depuis des décennies, et qui contribue activement à l’éducation de la jeunesse, à l’animation des villes et des villages, et à l’élargissement de nos imaginaires.

Je continue pourtant à croire au dialogue avec les élus. Il suffit parfois d’une conversation pour faire évoluer un regard. Beaucoup mesurent finalement que ces théâtres, ces festivals, ces compagnies participent à la vitalité d’un territoire bien au-delà de leur seule activité artistique.

Je suis toujours surpris que personne ne remette en cause l’existence d’une piscine olympique parce qu’il n’y va jamais. On comprend très bien qu’un équipement public puisse être utile à une collectivité sans que chacun en soit usager quotidiennement. Pourquoi ce raisonnement deviendrait-il impossible dès lors qu’il s’agit de culture ? On peut être fier qu’un théâtre existe dans sa ville, même si l’on n’y va pas tous les mois. Il participe de ce que nous sommes collectivement. C’est aussi cela, le service public. 


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