Après une première semaine intense, Les Zébrures poursuivent leur chemin sans faiblir. Plus que jamais, le théâtre, fenêtre ouverte sur le monde, se fait combattant pour « allumer les feux de la résistance », comme le souligne Hassane Kassi Kouyaté dans l’édito du programme. Des auteurs et autrices venus de plusieurs continents et réunis par une langue en partage posent, chacun à leur manière, leur regard sur l’humanité et l’Histoire, les traumatismes des guerres d’hier et d’aujourd’hui, l’exil, les migrations et nos sociétés contemporaines. Retour sur deux journées à l’image de cette diversité, entre belles découvertes et quelques déconvenues.
Édouard Elvis Bvouma confirme sa voix

Deux pièces de l’écrivain, dramaturge et metteur en scène camerounais Édouard Elvis Bvouma étaient au programme de cette deuxième semaine. Né en 1982, il confirme ici la force d’une écriture capable de provoquer l’émotion autant que de nourrir la réflexion et s’affirme comme l’une des voix importantes du théâtre francophone d’Afrique centrale.
La Poupée barbue est une claque magistrale. Une petite fille avance vers nous. Une gamine encore innocente, partie à la recherche de sa petite chatte. Sortie du cocon familial et de son quartier tranquille, elle se retrouve projetée dans un univers maléfique. Soutenu par l’interprétation saisissante d’Oga Kamouni et porté par la mise en scène très onirique de Souleymane Sow, ce monologue nous entraîne dans les fracas d’une enfance brisée par le viol, la guerre civile et une violence devenue quotidienne. Le bruit de ses mots, le cheminement de cette raison fracturée font résonner l’impensable, l’insupportable réalité de « ce que les guerres font aux vivants », et surtout aux enfants. C’est bouleversant.
Les arrangements avec l’Histoire
Chacun pour un deux pour tous est un devoir de mémoire. Après la débâcle de 1940, l’armée allemande occupe une partie du territoire français. À Chartres, le jeune préfet Jean Moulin se prépare à assurer la sécurité de la population. Dans la campagne environnante, des tirailleurs africains, parmi les dernières forces françaises à résister, tentent de contenir l’envahisseur. Vainqueurs, les nazis cherchent à faire porter à « ces sauvages » la responsabilité de massacres qu’ils ont eux-mêmes perpétrés. Il leur faut, au bas de l’arrêté, la signature du préfet. Moulin refuse de cautionner ce mensonge. Arrêté, battu et enfermé aux côtés d’un tirailleur sénégalais, il tente de se suicider. Celui-ci lui sauvera la vie.
Très finement mis en scène par l’auteur lui-même, ce dialogue à l’écriture subtile entre Jean Moulin, incarné par l’étonnant David Gouhier, et celui dont l’Histoire a oublié le nom, formidablement interprété par Bertrand Balegel, captive de bout en bout. Édouard Elvis Bvouma rend justice à l’honneur et à la bravoure de ces hommes » venus de loin pour la délivrance » et que l’État abandonnera une fois celle-ci acquise. Passionnant.
Un conte moderne très animé

Garçon Chasseur du dramaturge québécois Pascal Brullemans, interpelle par sa construction originale. Le texte multiplie les clins d’œil aux contes anciens. On pense au Chat botté ou aux Habits neufs de l’empereur. La littérature s’invite également dans ce jeu de références, du Maître et Marguerite de Boulgakov à Frankenstein de Mary Shelley. Un garçon de la forêt se rend dans la grande ville à la recherche de la fille de la sorcière. Il découvre une société où l’on vend du vide. Futé, il entre dans le rang. Sensible, il s’en échappe et rentre chez lui.
Destiné aux jeunes publics dès 9 ans, le spectacle est astucieusement mis en scène par Fabrice Henry. Deux comédiennes et deux comédiens font surgir à vive allure toute une galerie de personnages. Cette fable écrite à hauteur d’enfant, qui mériterait d’être un peu resserrée, porte avec malice une réflexion pertinente sur nos modes de vie et de consommation.
Les chemins de l’exil
Au Théâtre de l’Union, le public était venu en nombre découvrir le nouveau volet de Grand ReporTERRE, ce rendez-vous entre théâtre et journalisme initié par le Théâtre du Point du Jour. Ce douzième « chapitre », Rebelles en exil, met face à face « deux voix, deux trajectoires », celles de l’ancien journaliste ivoirien Soro Solo et de la metteuse en scène russe Tatiana Frolova. Tous deux ont en commun d’avoir fui leur pays pour continuer à créer et à témoigner.
Si leurs récits personnels font surgir de beaux moments, le fil conducteur censé les mettre en écho se brouille trop souvent avec l’intervention d’une troisième voix, celle de Bleue Isambard, comédienne-interprète. La rencontre peine alors à trouver la clarté et la sincérité auxquelles elle aspire. Mais rien n’étant figé dans ces performances encore fragiles, il reste à espérer que ce volet trouvera son souffle à Lyon dans quelques jours.
Les bruissements du festival

Puisqu’une zébrure peut aussi être une griffure, avouons notre grande déception devant Femmes des Caraïbes. On en attendait beaucoup. Des textes trop longs et explicatifs, que la mise en scène de Michael MacBatz ne parvient pas à faire pleinement entendre, ont fini par émousser l’intérêt.
Il y a aussi les récompenses. Le Prix SACD de la dramaturgie francophone a été attribué à Ilonah Fagotin, tandis que le Prix Théâtre RFI 2026 est revenu à Hermine Yollo. Un festival vit aussi de son bouche-à-oreille. Silence d’Israël Nzila, Prix Théâtre RFI 2025, lis en scène par Jean-Paul Delore avec Lindwine Matshhikiaz, a ainsi circulé de spectateur en spectateur comme l’une des belles réussites de cette édition.
Les lectures sont également au cœur des Zébrures. Celle de Strange Fish (Serrer tes jours contre les miens) d’Astrid Bayiha, portée par Valentin de Carbonnières et l’autrice-comédienne, a suscité un véritable engouement. Sa version scénique s’annonce déjà comme l’un des rendez-vous très attendus de la prochaine édition. Vivement l’année prochaine.



