Dans la pénombre, un halo de faible intensité laisse deviner une forme qui gît au sol, à peine visible sous un immense tissu dont il est encore difficile de distinguer la nature. Un bras s’en échappe, puis un visage apparaît. Lentement, le corps se redresse, comme tiré d’un long sommeil, et repousse ce qui le recouvrait. À jardin, une sorte de banc noir auquel est greffé un baffle. À l’arrière, quelques échelles de différentes tailles semblent avoir été abandonnées là. Rien ou presque ne vient habiter l’immensité nue du plateau. Plus tard, le drap resté au sol se déploiera pour révéler le paysage peint par Julie Polidoro. Sous les lumières de Jean-Baptiste Boutte, les reliefs se dessineront, les ocres se réchaufferont, les verts changeront d’intensité. Peu à peu, les collines siciliennes prendront vie.

Étrange apparition, la silhouette tient moins de l’humain que d’une divinité rustique, d’un être échappé d’un mythe ou d’un récit populaire. Une peau de bête recouvre en partie un vêtement qui rappelle celui des paysannes d’une Sicile ancestrale, pastorale autant que fantasmée. Le visage cérusé, Jeanne Balibar porte sur la tête un assemblage de feuilles et de grappes de raisin. Une étrange coiffe qui évoque autant la campagne qu’elle s’apprête à parcourir que les fameuses Teste di Moro, ces têtes en céramique peintes à la main, emblématiques de l’artisanat sicilien. Ainsi parée, elle semble appartenir tout entière au paysage qui, bientôt, surgira des mots.
Une voix venue des collines
Un souffle, d’abord. Puis sa voix, si reconnaissable, si particulière, fend le silence. Telle une cantatrice, Jeanne Balibar en fait un instrument qu’elle module avec une étonnante aisance. Elle grimpe dans les aigus, plonge dans les graves, étire une syllabe, brise une phrase, murmure, chante parfois, jusqu’à des envolées opératiques.
Chaque mot semble alors engager le corps tout entier. Avec eux se dessine la Sicile de Juliette Blamont, ses rocailles, ses maisons accrochées à flanc de coteau, ses vieilles pierres, les traces d’un passé pas tout à fait révolu. D’autres vestiges sont de béton. La poussière des chemins se mêle au soleil qui chauffe la terre blanche. Et la nature n’est jamais loin. Une fleur, une herbe, un arbre suffisent à réveiller les imaginaires, à suspendre le temps.
Une chèvre boitillante comme guide

Au détour de ce récit aux allures de pastorale apparaît Miss Coco, une chèvre blanche qui boitille, arrivée un jour à l’Abazia où vit la narratrice. Dans les montagnes près de Palerme, elle se met à suivre l’animal, à adopter son allure, ses détours et ses haltes. La promenade change le regard, invite à s’attarder sur ce qui l’entoure. Peu à peu, plantes, bêtes et humains semblent appartenir au même paysage. La prose de Juliette Blamont procède ainsi par touches, attentive au minuscule comme aux grands mouvements du paysage, et fait de la marche une manière d’observer autant que de raconter.
Jeanne Balibar, en transe, se glisse dans cette rêverie avec une ferveur. Fée des collines, créature cornue, enfant ou double de Miss Coco, elle passe d’une figure à l’autre au gré du récit. Une inflexion, une façon de plier sa longue silhouette ou de laisser son regard se perdre au loin suffisent à la métamorphoser. Elle prolonge les images contenues dans la langue, les déplace parfois et fait naître sur le plateau une poésie étrange, profondément vivante.
Le béton contre la vigne
Mais le paradis est abîmé. Sur les collines, le béton gagne du terrain. Une urbanisation anarchique et criminelle défigure les reliefs, tandis que les incendies ravagent les terres. La beauté célébrée par Juliette Blamont porte déjà les traces de sa destruction.
Alors la colère monte. La langue se durcit, les phrases se font plus incisives. Chez Jeanne Balibar, une grimace, un mouvement brusque suffisent à changer le ton. La promenade n’est plus seulement une invitation à contempler. Elle donne aussi à voir ce qui menace cette terre, la grignote et la transforme.
L’écriture prend alors une dimension plus politique. Juliette Blamont s’attache à ce qui disparaît autant qu’à ce qui demeure. Une vigne, une chèvre, une vieille femme retirée dans la montagne, un chemin que le ciment n’a pas encore gagné. Le récit se fait complainte, longue lamentation devant un pays que l’on détruit peu à peu. La tristesse gagne, sans pourtant assombrir tout à fait le tableau.
Foisonnante mise en scène

Jeanne Balibar, qui signe l’adaptation et la mise en scène, laisse toute sa liberté à ce foisonnement. Comme Miss Coco, le spectacle bifurque, s’arrête, repart ailleurs. Au risque parfois de s’égarer. Certaines séquences s’étirent, l’attention se relâche, avant qu’une phrase, une image ou une nouvelle métamorphose ne nous ramènent à elle.
Épaulée par Myriam Djemour pour le chant et Elisabeth Schwartz pour la danse, Jeanne Balibar engage tout son être dans la performance. Une épée de bois à la main, elle ferraille contre des adversaires invisibles. Plus tard, un balai qu’elle brandit comme un sceptre lui sert simplement à nettoyer le sol. D’un instant à l’autre, elle passe du grandiose au trivial, du grotesque au tragique.
Une liberté sans garde-fou
La comédienne se laisse parfois envahir par cette matière jusqu’à en déborder. Une grimace s’appuie, un mouvement se prolonge jusqu’à épuiser son effet. Ces excès nourrissent l’intensité du spectacle et surtout sa singularité, loin des chemins balisés. Rien ici de sage ni de policé. Sa Sicile est sauvage, indomptée, traversée de poussière, de sueur, de laine et de terre brûlée.
Peu à peu apparaît une île débarrassée de sa carte postale et de ses cohortes de touristes. Une terre sensuelle et meurtrie, fertile et dévorée, dont la beauté persiste au milieu de ce qui la menace. En Sicile tient tout entier dans cette tension, regarder ce qui demeure sans détourner les yeux de ce qui le détruit. Excessive, imprévisible, parfois épuisante, souvent saisissante, Jeanne Balibar lui prête son corps, sa voix et sa folie. Elle nous laisse, au bout du chemin, étourdis, exsangues, entre la beauté du songe et la mélancolie du réveil. Éblouissant.
En Sicile d’après le récit de Juliette Blamont (Éditions Nous)
Théâtre Vidy-Lausanne
du 24 septembre au 3 octobre 2026
Durée 2 heures
Tournée
9 au 10 octobre 2026 au Nebia, Bienne (Suisse)
4 au 7 novembre 2026 à la MC93 -Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Bobigny
12 & 13 novembre 2026 au TANDEM Scène nationale, Douai
17 & 18 novembre 2026 —au Théâtre 71 – Scène nationale de Malakoff
1er & 2 décembre 2026 au Grand R – Scène nationale, La Roche-sur-Yon
4 décembre 2026 au Théâtre – Centre national de la marionnette Laval
8 au 11 décembre 2026 au TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
28 & 29 janvier 2027au Théâtre Les Halles, Sierre (Suisse)
Mise en scène et interprétation Jeanne Balibar
Toile peinte Julie Polidoro
Création lumière Jean-Baptiste Boutte
Assistanat à la mise en scène Andréa Mogilevsky, Louis Rebetez
Coaching chant Myriam Djemour, Coaching danse Elisabeth Schwartz & Coaching masque Marcela Paz Obregon
Régie générale Véronique Kespi, Nelly Chauvet
Régie son et lumière Julie Nowotnik



