Qu’est-ce qui a déclenché votre désir de devenir comédienne ?
Josiane Carle : J’avais 15-16 ans et j’ai vu Le Cercle de Craie Caucasien de Bertolt Brecht monté par Jean Dasté. La représentation avait lieu dans la cour de mon H.L.M. Françoise Bertin, qui jouait Groucha, m’a complètement séduite. Je me suis dit : « Je veux être comme elle. Je ferai du théâtre comme elle ». D’ailleurs je l’ai revue bien plus tard, alors que j’étais devenue comédienne, je lui en ai parlé, et ça l’a fait pleurer.
On peut dire que vous êtes une enfant de la décentralisation ?

Josiane Carle : Oui, j’ai connu en effet cette époque et ai fréquenté ceux qui la faisaient, les fondateurs de la décentralisation : Dasté, Cousin, Monnet… C’était une époque extrêmement créative et motivante. Tout était possible, nous étions libres.
Racontez-nous votre parcours…
Josiane Carle : Bien sûr, avec mes parents, il était hors de question de faire ce métier de saltimbanque. Je m’étais inscrite en cachette au cours de Dasté. Quand mon père l’a découvert, il m’en a retiré rapidement. Je me suis mariée et j’ai quitté Saint-Étienne pour Toulon. Je me suis inscrite au Conservatoire de cette ville, puis, quelques années après, à celui de Grenoble. À la suite du Conservatoire, j’ai fait des stages avec Gabriel Cousin. J’étais alors accompagnée par Jo Lavaudant, Ariel Garcia Valdès, Philippe Morier Genoud et ceux qui firent plus tard la troupe du CDNA, alors que je venais de signer avec Yvon Chaix. On ne refait pas le temps.
Quelle est la pièce qui vous a permis de vous révéler ?
Josiane Carle : La Plus Forte d’August Strindberg, monté par Bruno Sermonne à Châteauvallon (Toulon). C’était vraiment extraordinaire. Je tenais la scène toute seule, il n’y avait que moi qui parlais. Bruno m’abreuvait en permanence d’indications de jeu, commentant chaque partie du texte en le rapprochant des études de Charcot, de la vie de Strindberg. La richesse de ces indications me glissait dans le rôle et notre complicité s’amplifiait à mesure que le travail avançait. J’interprétais une femme qui n’était pas moi, avec des mots qui n’étaient pas les miens, c’était fabuleux. Je découvrais là, avec plaisir, le travail de comédienne qui, je n’en doutais plus, était bien celui que je souhaitais faire.
Puis, cela s’est concrétisé…

Josiane Carle : Si Bruno a été vraiment quelqu’un qui m’a beaucoup aidé à franchir le pas du professionnalisme, il y a eu, plus tard, Gianni De Luigi. Ce metteur en scène vénitien était venu faire la mise en scène de En attendant Molinari, un spectacle sur la mémoire des chantiers navals de la Seyne sur Mer. Nous étions nombreux à jouer. Ce spectacle mêlait des comédiens italiens, français, des professionnels avec des ouvriers des chantiers navals. On l’a joué à guichets fermés devant un public seynois totalement conquis. L’ambiance des répétitions, le récit que nous adressions au public et la réponse de celui-ci étaient fabuleux.
C’était aussi l’époque des « grands spectacles »…
Josiane Carle : Tout à fait. Quelques années plus tard, j’ai participé à un très « gros » spectacle, Le Printemps, écrit et mis en scène par Denis Guénoun. Cela se passait dans l’amphithéâtre en plein air de Châteauvallon. Nous avons répété sept mois pour aboutir à un spectacle de 10 heures sur deux soirées, avec une cinquantaine de professionnels, un chœur de soixante-dix personnes et une centaine de figurants. Plus qu’un spectacle, ce fut une aventure humaine qui dura près d’un an, d’une très grande richesse. Je basculais alors complètement dans le métier de comédienne, après l’avoir partagé pendant 20 ans avec celui d’enseignante.
Qu’est-ce qui vous inspire ?
Josiane Carle : Les lectures ! Je lis beaucoup. Je suis aussi inspirée par les gens que je rencontre et également par les actualités. J’aime les spectacles qui parlent de la société humaine, qui nous posent des questions, qui nous racontent comment va le monde. Il faut poser des questions, que les gens réfléchissent. C’est ce que je fais la plupart du temps quand j’anime un atelier d’amateurs, je monte des spectacles qui posent question aux gens.
Vous avez démarré votre carrière en 1962, on peut dire que ce métier est essentiel pour vous ?

Josiane Carle : Je ne sais pas en quoi c’est essentiel, mais c’est sûr que si je n’avais pas de projet de spectacles, je crois que je déprimerais. Si je ne joue pas pendant longtemps, je ne me sens pas bien dans ma peau. Mais je ne peux pas dire en quoi c’est essentiel.
Jouer, cela signifie quoi pour vous ?
Josiane Carle : À la fois l’attirance et le désir de surmonter le danger, parce que jouer c’est aussi dangereux. Car si tu te plantes, tu plantes un spectacle, tu plantes tout. C’est ce rapport au public aussi. Les gens en face de toi qui t’écoutent. J’aime beaucoup les spectacles avec une adresse directe au public. C’est pour ça que je ne jouerai jamais du boulevard ou des choses comme ça, j’ai besoin de spectacles en adresse.
Vous diriez que jouer c’est physique où intellectuel ?
Josiane Carle : C’est plus une sensation physique qu’intellectuelle. De toute façon, je ne suis pas une intellectuelle. Je suis bien dans mon corps, je me sens à une place juste. C’est du bonheur quoi, même dans la souffrance le bonheur est là. J’ai peut-être un côté maso aussi, je ne sais pas. Pendant Le Printemps, j’avais un phlegmon dentaire. Sitôt le pied sur le plateau, la douleur avait disparu et je jouais mon rôle sans gêne. Dans un autre spectacle, aux Célestins à Lyon, j’étais totalement aphone avant d’entrer sur scène. Une fois sur le plateau, ma voix était revenue, suffisamment distincte pour être entendue au poulailler.
Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’adapter pour le théâtre le roman de Benoît Philippon ?

Josiane Carle : Quand j’ai lu le roman, j’ai « entendu » les personnages parler. Et en particulier Berthe, bien entendu, cette femme extraordinaire. Je me suis immédiatement identifiée, j’avais envie, besoin, de l’incarner. Il faut dire que le thème de la domination des hommes sur les femmes est un sujet qui me touche. Le thème du roman me plaisait, son écriture également.
Jouer une centenaire, féministe et tueuse en série, doit être réjouissant ?
Josiane Carle : Oui, bien sûr. Mais plus que la centenaire, c’est la femme qui m’intéresse, la féministe. Vous savez, j’ai connu et ai milité dans les débuts du MLF. Et en particulier, j’ai été active au sein du MLAC, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception.
Vous voilà à Paris, événement rare, comment abordez-vous cette expérience ?
Josiane Carle : Avec grand plaisir. C’est vrai que j’ai peu joué à Paris. Et donc la perspective de ces dates avec Mamie Luger, c’est une grande joie !
Mamie Luger d’après le roman de Benoît Philippon
Essaïon
Du 29 août 2025 au 24 janvier 2026
Durée 1h15.
Adaptation de Josiane Carle et Carole Chevrier.
Mise en scène et dispositif scénique d’Antoine Herbez.
Avec Josiane Carle et Antoine Herbez.
Lumières de Fouad Souaker.