Il y a dans cette pièce tout ce que notre héritage classique sait faire de mieux en termes de comédie : les quiproquos, la misogynie et la remise en question des privilèges des riches. Nul besoin d’aller chercher plus loin pour trouver à La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro un écho actuel, si tel était le projet.
Mais pour Lucile Lacaze, la question ne semble pas véritablement se poser en ces termes. En s’emparant de l’une des œuvres maîtresses de Beaumarchais, la metteuse en scène démontre une approche bien plus sensible et profonde. Plutôt que de céder aux facilités et rebondissements du texte, elle développe sa dramaturgie dans un rythme retenu, cherchant à toucher l’humain par-delà la farce.
Entre-deux

Dans l’espace qu’elle imagine avec Adèle Collé, Lucile Lacaze se concentre sur le jeu comme moteur essentiel de sa mise en scène. Ainsi opte-t-elle pour une scénographie à deux visages. L’un, destiné à l’intrigue face public et délimité par un plancher et quelques parois de bois, se démarque par son épure. L’autre, plus vaste, dans la pénombre et en partie invisible, regorge de costumes et de passages secrets dont la lecture est laissée ouverte aux spectateurs. Pas de fioriture, donc, au profit d’une action qui s’intéresse aux relations qui lient les personnages entre eux.
C’est aussi dans cette dynamique, que la metteuse en scène se tient en permanence entre deux rythmes. Semblant osciller entre l’efficacité du vaudeville et le temps long du drame, elle prend le parti d’aller chercher, dans le sous-texte, une lecture dépoussiérée de La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro. En appuyant sur le sens des mots, et sur le malaise produit par certaines situations aujourd’hui inacceptables, c’est avec un certain naturel qu’elle propose en réalité la chronique d’une société pas totalement guérie de ses maux.
Le dindon
Dans sa réflexion, Lucile Lacaze se tient sans cesse à distance de tout réalisme et préfère d’emblée abolir le quatrième mur. Dirigeant ses interprètes dans une adresse très brechtienne à la salle, elle prend ainsi le public à témoin. Là encore, elle réinvente sa propre version du code de l’aparté hérité de la comédie, pour le transformer en plaidoyer judiciaire. Tout semble en effet mener à cette parodie de procès, dont le comte Almaviva croit tenir les rênes alors qu’il en est le dindon, avec la complicité de l’audience.
Grâce à une version resserrée pour trois actrices et trois acteurs, ce Mariage de Figaro se déploie sur le registre de l’intime. C’est le cas au cœur même de l’intrigue, comme dans le rapport de confiance qui s’établit entre comédiens et spectateurs. La scénographie l’avait annoncé : tout ici est question de jeu et de mise en scène. Il y a ceux qui font et ceux qui regardent. Ainsi va le théâtre, quelle qu’en soit la scène.
Au cœur du jeu

Afin de concrétiser sa vision, Lucile Lacaze peut compter sur une distribution solide, qui convainc notamment par son équilibre. Lucile Courtalin et Thomas Rortais sont aussi attendrissants qu’irrésistibles en Suzanne et Figaro tirant les ficelles de la pièce avec détachement et fausse candeur. Dans leur sillon, la comtesse (Lauriane Mitchell) et Marceline (Hélène Pierre) se prêtent avec une belle sensibilité au jeu de dupe qui s’offre à elles. De l’autre côté de la balance, Mickaël Pinelli et Andréas Chartier sont parfaitement détestables en Almaviva et Chérubin, représentants désignés d’une phallocratie systémique.
Après Shakespeare et Zola, Lucile Lacaze confirme avec La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro son intérêt pour les textes classiques. De la sorte, elle affirme aussi une certaine identité artistique qui passe avant tout par une lecture passionnante du plateau. Un travail à suivre avec beaucoup d’attention.
La Folle Journée ou le mariage de Figaro d’après Beaumarchais
Création aux Célestins, Théâtre de Lyon
Du 24 septembre au 4 octobre 2025
Durée 2h.
Tournée
10 et 11 octobre 2025 à la Maison des Arts du Léman
12 au 14 novembre 2025 au Théâtre d’Angoulême
2 décembre 2025 au Théâtre de Villefranche-sur-Saône
16 au 20 mars 2026 au Nouveau Théâtre Besançon – CDN
Avec Andréas Chartier, Lucile Courtalin, Lauriane Mitchell, Hélène Pierre, Mickaël Pinelli, Thomas Rortais
D’après La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro de Beaumarchais
Mise en scène et adaptation : Lucile Lacaze
Scénographie : Lucile Lacaze, Adèle Collé
Chorégraphie : Ricardo Moreno
Costumes : Audrina Groschêne
Renfort costumes : Angèle Glise, Françoise Léger Pirus
Stagiaires costumes : Coralie Courtade, Benjamin Jeannot
Lumière : Lou Morel
Son : Étienne Martinez
Collaboration artistique et administration : Gabin Bastard