Six artistes, alignés face au public, demeurent immobiles en avant-scène. Ils observent les spectateurs s’installer, impassibles, absorbés par un horizon invisible. Le noir se fait, les murs s’effacent, leurs corps glissent dans les coulisses. Quelques notes de musique s’élèvent, puis surgit un vieil homme. Sage ou démon, il devient le narrateur du destin de Faust.
Elon Musk, nouveau visage de Faust

On en est au moment de l’histoire où le héros de Goethe a déjà vendu son âme au diable. Il a goûté à l’intensité de la vie, mais n’a pas la saveur escomptée. Il veut davantage. Marguerite, l’amour de sa vie, n’est plus qu’un souvenir effacé, sacrifiée sur l’autel de ses ambitions démesurées. Faust rêve désormais d’une existence où chaque sensation serait décuplée, où tous les désirs, les plus sombres, les plus fous, trouveraient leur accomplissement, même au-delà du possible.
En arrière-plan, comme sorti d’une longue léthargie, apparaît un homme au visage recouvert d’un masque à l’effigie d’Elon Musk. L’ancien soutien de Donald Trump renaît ainsi sous les traits d’un mégalomane dénué de scrupules. Nu ou presque, il devient un Faust contemporain, cupide, colonial, amoral. Il veut le monde à sa merci et ne connaît plus de limites.
Un théâtre d’ombres et de symboles
Commandé par le Festival Kunstfest de Weimar pour célébrer les 250 ans de l’arrivée de Goethe dans la ville, FaustX – clin d’œil évident au fameux SpaceX – s’inspire de la seconde partie de l’œuvre, Faust II. Brett Bailey, à la fois plasticien et metteur en scène, conçoit un spectacle hybride où se rencontrent théâtre d’objet, marionnette, danse et jeu. La scène devient un castelet géant où chaque performeur – tous habités – incarne un nouveau visage de Faust. Il est tour à tour amoureux exalté, ange corrupteur des États africains ou monstre capitaliste délogeant les pauvres pour nourrir sa soif de puissance.

La lecture du metteur en scène se veut limpide, peut-être trop. Les grands thèmes s’enchaînent avec une clarté presque démonstrative. La high-tech devient une nouvelle religion. La mondialisation, la guerre à Gaza et la colonisation se mêlent sans hiérarchie. Brett Bailey accumule les images plus qu’il ne les creuse, et son discours se perd parfois dans la beauté du geste.
Des visions opératiques
Le propos, souvent schématique, puise pourtant sa force dans l’écriture plastique du spectacle. Construit à la manière du cinématographe, FaustX déroule une suite de tableaux troublants, magnifiquement composés. Le regard se laisse happer par ces visions opératiques où se mêlent le mythe et le présent.
Difficile de ne pas entendre l’écho entre le récit imaginé il y a plus de deux siècles et notre époque agitée. Mais à force d’ellipses, le sens s’efface. Ne subsiste alors que la puissance visuelle, éclatante, presque hypnotique qui, paradoxalement, ravive toute la clairvoyance de Goethe.
FAUSTX d’après Faust II de Johann Wolfgang von Goethe
Spectacle crée le 20 août 2025 au Festival Kunsten de WeimarThéâtre des Amandiers – Nanterre
du 31 octobre au 2 novembre 2025
durée 1h30
Adaptation, mise en scène, scénographie et conception de Brett Bailey
Avec Darion Adams, Liezl de Kock, Iman Isaacs, Sophie Joans, Siphenathi Mayekiso & Toni Morkel
Collaboration à la scénographie – Tanya P. Johnson
Montage vidéo de Kirsti Cumming
Montage son de Simon Kohler
Voix allemande – Lionel Tomm
Coordonnation des costumes – Enrique de Villiers
Création lumière et régie technique – Nicolaas de Jongh