Hormis la table et la chaise en bois, sommaires, l’espace est encore totalement vide. Dans la pénombre, le bruit de la machine à écrire donne le coup d’envoi de la pièce. La lumière révèle lentement Samuel Labarthe, concentré sur la feuille face à lui, que les lettres encrées viennent noircir. L’image est là, d’entrée. Celle d’un homme à son œuvre, écrivant sur ses voyages, ses rencontres, ses découvertes et ses déconvenues. Cet homme s’appelle Nicolas Bouvier et se prépare à développer, sous les traits du comédien, le récit de son séjour à Ceylan en 1955.
Périple intérieur

Après avoir porté au plateau L’Usage du monde du même auteur, Catherine Schaub et Samuel Labarthe se retrouvent pour ce deuxième volet dédié au baroudeur. Celui-ci se pare toutefois d’un visage bien différent du premier opus, troquant les péripéties de voyage contre une prose plus introspective. Dans Le Poisson-scorpion, il n’est en effet question ni de frontières à franchir ni de paysages à couper le souffle. Ici, les obstacles sont plus profonds, insaisissables, et le périple est intérieur.
Temporairement installé à Ceylan, dans une chambre rudimentaire, Nicolas Bouvier s’apprête sans le savoir à y passer neuf mois. Il y connaîtra une solitude progressive et une santé déclinante, qui le mèneront à s’intéresser moins à l’être humain qu’aux nombreux insectes et animaux qui partagent son quotidien. Là, sur les souvenirs rémanents d’un amour à jamais perdu, un monde entier s’ouvre à lui. Parmi les blattes et les bousiers, en saison sèche comme en pleine mousson, c’est en se confrontant à l’absence qu’il finira par renouer avec sa propre espèce.
Son propre piège
Une infinie tendresse se dégage de cette pièce. À travers l’interprétation sensible et nuancée de Samuel Labarthe, d’abord. Le comédien fait corps avec les mots, se tenant à distance d’une approche trop littéraire. En cela, l’adaptation pour la scène menée avec Anne Rotenberg et Gérald Stehr est particulièrement précise. Le monologue n’a rien d’une logorrhée atone, bien au contraire. Comme dans une partition, les intonations, les soupirs et les silences donnent au récit une multitude de reliefs.

Et puis il y a la mise en scène de Catherine Schaub qui, en collaboration avec la scénographie de James Brandily, joue habilement avec les espaces. Appuyant sur la solitude de l’homme au plateau, quelques pans de murs mobiles, rideaux et meubles suffisent à redessiner les perspectives en permanence. Comme pris à son propre piège, le comédien lui-même y déplace les parois sans y trouver d’issue.
Dans cette esthétique, les lumières de César Godefroy, la vidéo de Mathias Delfau et la création sonore d’Aldo Gilbert alimentent à leur tour une ambiance toujours plus sombre. Une plongée dans les pensées les plus personnelles de Bouvier, jusqu’à la fièvre et aux hallucinations qui le rattrapent au fil du texte. Quelque chose se resserre autour de lui, comme autour du public.
Entre transe et lucidité
Pensées noires et traits d’esprit se superposent alors, créant une atmosphère étrange qui oscille entre transe et lucidité. Là où les insectes ont sans nul doute une existence tangible, les rares humains qui croisent le chemin de Nicolas Bouvier paraissent irréels, comme sortis d’une fiction. L’interprétation vibrante et habitée de Samuel Labarthe donne en tout cas à chacun de ces êtres une présence palpable. Le seul-en-scène n’en est peut-être pas un, tant le plateau semble habité de dizaines d’êtres. Le pari de donner vie aux mots du globe-trotter, lui, est relevé haut la main.
Envoyé spécial à Carouge
Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier
Théâtre de Carouge
Du 4 novembre 2025 au 1er février 2026
Durée 1h15.
De Nicolas Bouvier
Mise en scène : Catherine Schaub
Sur une idée originale de et avec Samuel Labarthe
Adaptation : Anne Rotenberg, Gérald Stehr et Samuel Labarthe.
Scénographie : James Brandily
Lumières : César Godefroy
Univers sonore : Aldo Gilbert
Vidéo : Mathias Delfau
Régie générale en tournée : Fouad Souaker
Régie lumière en tournée : Alexandre Milcent
Régie vidéo en tournée : Zita Cochet.
Équipe technique du Théâtre de Carouge
Régie générale en répétition : William Fournier
Régie son, lumière et vidéo : Gautier Janin et Adrien Grandjean en alternance
Couture : Cécile Vercaemer-Ingles
Entretien des costumes : Anne-Laure Futin
Construction : Grégoire de Saint Sauveur et Chingo Bensong
Montage : Emma Dupanloup (stagiaire techniscéniste), Noé Stehlé, Ferat Ukshini
Et toute l’équipe du Théâtre de Carouge