Comment l’art vivant est-il entré dans votre vie ?
Steven Michel : Je crois que tout a commencé par un goût instinctif pour le spectacle. Enfant, j’étais fasciné par le tourne-disque que mon père avait installé dans ma chambre. Je changeais de disque toutes les minutes, incapable d’écouter un morceau jusqu’au bout. Je tournais avec les chansons comme si mon corps suivait la mécanique du plateau. Chez ma grand-mère, c’était le grand numéro. Je fouillais dans ses costumes de théâtre, j’enfilais ses talons trop grands, je mettais un CD au hasard et je me lançais. Elle était mon premier public, et ses applaudissements m’illuminaient.

Très tôt, ma mère m’a inscrit dans une troupe de music-hall à Saint-Marcellin, « Le Petit Monde Artistique ». On y explore le mime, le cancan, les claquettes, le chant, la comédie. Pas de niveaux, seulement des groupes d’âge. Nous n’étions que deux garçons et le féminin l’emportait, ce qui me convenait parfaitement.
Quel a été votre parcours ensuite ?
Steven Michel : En parallèle à ces dix années là-bas, j’ai commencé la batterie vers sept ans. À l’adolescence, j’ai navigué entre rock sauté et breakdance, sans trop oser les battles. L’année du bac, j’intègre une formation Danse-Études – quatorze heures de danse par semaine.
Après le bac, je pars à Paris. Je passe une année au Studio Harmonic, puis une autre dans la compagnie de Bruce Taylor et auprès du chorégraphe Julien Desplantez. C’est là que je découvre vraiment la danse contemporaine. Un jour, la coloc d’une amie décide de tenter l’audition pour l’école P.A.R.T.S., en Belgique. La curiosité me pousse à l’accompagner. Je suis sélectionné, je déménage à Bruxelles et j’y passe quatre années intenses dans le Training puis le Research Cycle. Une période de découvertes, d’horizons nouveaux, de rencontres fondatrices.
Quelles rencontres ont le plus marqué votre écriture chorégraphique ?

Steven Michel : La première, c’est Mireille Vandebeulque, fondatrice du Petit Monde Artistique. À quatre ans, elle m’apprend la rigueur, le plaisir d’être ensemble, le dépassement. Je passe alors d’un personnage à l’autre, d’un univers à un autre : Obélix, la Révolution française, un fou du roi, un numéro de Chorus Line. Tout cela me donne le goût de la transformation.
La deuxième, c’est Jan Martens. On se rencontre lors d’une audition à Amsterdam. Je danse ensuite dans sept de ses pièces. Chez lui, je retrouve l’amour de la répétition, l’endurance, une forme de transformation profonde du mouvement – quelque chose de très humain. Et cette joie d’être ensemble dans le travail.
La troisième, c’est Théo Mercier. Nous créons Affordable Solution for Better Living puis Big Sisters. Avec lui, je retrouve l’expressivité, le théâtral, l’absurde et une part de mon enfance.
Et puis il y a Raphaëlle Latini, artiste sonore. Avec elle, c’est un terrain de jeu autant qu’un laboratoire. Elle a une écoute rare, une manière physique d’aborder le son. Music Hole est notre troisième collaboration, après DATADREAM et MEMBRE FANTÔME. Quand on travaille ensemble, les improvisations prennent une profondeur singulière.
Quand avez-vous commencé à écrire vos propres pièces ?

Steven Michel : Je crois que tout est parti d’un désir de renouer avec mes premières passions, qui sont la batterie et le music-hall. Après P.A.R.T.S., elles étaient un peu en veille. J’ai lancé une recherche que j’ai appelée « audio-vision », autour de la relation entre image et son. À l’époque, j’étais obsédé par Fantasia de Disney, qui réunit musique classique et dessin animé. C’est dans cette tension que mes premières idées ont émergé.
Comment naît Music Hole ?
Steven Michel : Comme souvent, tout part d’une figure qui m’obsède. Ici, le fantôme. Pas celui du drap blanc, mais le fantôme comme métaphore, comme rapport au temps, à la mémoire, à la perception.
Comment se manifeste-t-il, visuellement et dans le son ?
Steven Michel : Je crois que Music Hole s’est mis à exister bien avant que je lui donne un nom. Enfant, derrière une batterie trop grande, j’apprenais qu’un son continue de vivre après le geste. Plus tard, le music-hall m’a montré qu’un corps peut en contenir mille. Ces mondes se sont rejoints naturellement. Et puis j’avais envie de transmission, de rester à l’extérieur du plateau, de créer pour plusieurs et me placer dans une dynamique de groupe.
Quelles inspirations vous ont guidé ?
Steven Michel : Le concept de l’anthologie, découvert dans Ghosts of My Life de Mark Fisher. Cette idée que le présent est traversé par les futurs qui n’ont pas eu lieu. Une pensée qui m’a ouvert une vaste bibliothèque. La figure du médium, de Mesmer, des vidéos de chasseurs de fantômes sur YouTube. La puissance de la persuasion collective m’intrigue. Et une déflagration : La Classe Morte de Tadeusz Kantor. Ce théâtre de boucles mémorielles, où des vieillards rejouent leurs souvenirs au milieu de mannequins, m’a profondément marqué. Il y a aussi David Lynch, Andrea Arnold, Apichatpong Weerasethakul, The Caretaker, Basinski, Aaron Dilloway, et les écrits de Simon Reynolds, Jeffrey Sconce, Barbara Ellison.
De quoi se nourrit votre écriture ?

Steven Michel : Un goût assumé pour l’interdisciplinarité. Pour moi, chorégraphier ne concerne pas seulement la danse. Déplacer un meuble, manipuler un objet, écrire au tableau, composer l’espace sonore, tout cela relève du geste chorégraphique. La perception et le trouble sont mes matériaux principaux. Je cherche moins à raconter qu’à altérer la manière dont on regarde. J’écris dans l’entre-deux : réel et fiction, présence et absence, humain et machine.
Le corps est pour moi une interface sensible, un lieu où se croisent mémoire, technologie, culture. J’aime travailler la façon, dont il filtre et reproduit ce qui le traverse. Et puis je lis énormément : fiction, philosophie, théorie des médias. Si je n’étais pas danseur, je serais lecteur à plein temps.
Être interprète change-t-il votre manière de créer ?
Steven Michel : Je n’ai jamais vraiment séparé les deux. Quand je crée, j’entends encore la voix de l’interprète : cette mémoire du vertige face à une proposition. Un geste n’est jamais neutre, il touche quelque chose en nous. Alors je fais attention à ce que je demande. Je me souviens des moments où un geste m’a habité plutôt que je ne l’ai exécuté. Cette sensation – être traversé – je cherche à en créer les conditions pour les autres.
Comment avez-vous choisi les interprètes de Music Hole ?

Steven Michel : Je voulais des artistes capables de conjuguer travail physique et travail vocal. Et je voulais des présences familières. Les quatre se sont imposé·es d’elles-mêmes : Inga Huld Hákonardóttir, Ha Kyoon Larcher, Nathan Ooms et Marina Sangra. Des parcours différents – cirque, musique, théâtre, danse, chant –, mais une même humanité. Iels auraient pu, enfants, être avec moi au Petit Monde Artistique.
Comment avez-vous travaillé avec eux au plateau ?
Steven Michel : Plutôt qu’une technique, je propose des états de corps. Les interprètes sont traversé·es par des forces imaginaires, comme habité·es par quelque chose qui ne leur appartient pas complètement. Je joue sur une forme de dédoublement : agir tout en se regardant agir. Cela crée un mouvement flottant, décalé.
Nous travaillons à partir d’une palette d’états – corps-cartoon, toucher fantôme, mouvement paradoxal… – qui s’additionnent, se frottent, se contaminent. L’écriture apparaît par strates, par retours, par altérations. Rien n’est fixé d’avance. La dramaturgie naît de leurs propositions.
Comment la figure du fantôme se concrétise-t-elle sur scène ?
Steven Michel : Le fantôme n’est pas représenté, il circule. Les interprètes deviennent poreux, traversés par quelque chose qui dépasse leur propre corps. Le son joue un rôle crucial, avec des voix ralenties, des respirations amplifiées, des traces sonores qui continuent de hanter l’espace. Raphaëlle Latini façonne une présence invisible, un fantôme auditif qui se glisse entre les gestes.

La scénographie et la lumière prolongent ce trouble. Une cloison noire se transforme en tableau, des chaises évoquent des présences disparues, une ghost light se tient là comme un être autonome, un miroir découpe l’espace et ouvre des brèches. La temporalité se dérègle. Les gestes reviennent, se déforment, persistent. Le fantôme devient alors une manière d’habiter le temps.
Comment votre travail dialogue-t-il avec le temps qui passe ?
Steven Michel : Je suis fasciné par nos croyances, par ce qui transforme notre rapport au monde, par les technologies, les générations, les imaginaires. Le temps demeure une matière instable. Chaque geste en porte un autre, venu d’une autre époque. Je travaille la répétition, la suspension, le rembobinage. Non pas la continuité, mais la vibration. Le présent n’est jamais fixe, il traverse, il glisse, il s’ouvre comme une zone poreuse. Danser revient à rendre cette fragilité palpable.
Music Hole de Steven Michel
Budascoop dans le cadre du NEXT Festival
Les 21 et 23 novembre 2025
Durée 60 min
Concept & chorégraphie de Steven Michel
Composition sonore de Raphaëlle Latini
Dramaturgie de Lynda Rahal
Créé pour et avec Erwan Ha Kyoon Larcher, Inga Huld Hakonardottir, Marina Sangra & Nathan Ooms
Lumières de Max Adams
Costumes de Miguel Peñaranda Olmeda
Coaching vocal – Valérie Joly
Ingénierie du son – Jo Heijens