Christophe Luthringer - Hamlet, #la fin d'une enfance © DR
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Christophe Luthringer : L’homme qui aime prendre le temps

Le metteur en scène adapte le très intime HAMLET, #la fin d’une enfance de Ned Grujic. Ce beau spectacle est au Paradis du Lucernaire, l’occasion de revenir avec l'artiste sur son parcours, son amour du théâtre et de ceux qui le font.
18 janvier 2026
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Vos débuts

Votre premier souvenir d’art vivant ?
Si je repense au tout, tout début, cela remonte au collège. Une belle rouquine qui jouait La folle de Chaillot sur la scène du préau. Complètement folle et superbe ! Elle était en 3e, chez les grands, déjà passionnée de théâtre. Moi, J’étais en 5e, complètement admiratif de ce qu’elle faisait. Je me suis dit : « Comme j’aimerais savoir faire ça !!! » Cette talentueuse jeune femme s’appelle Marie-Céline Nivière ! Dire qu’on se connaît depuis plus de 45 ans ! C’est beau.

Christophe Luthringer - Hamlet, #la fin d'une enfance © Montant
Hamlet, #la fin d’une enfance © Montant

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Par pathologie. Un mal-être, une timidité maladive. Je séchais les cours et je passais ma vie dans les salles de cinéma ou à la cinémathèque. Mes héros devenaient mes parents par procuration, ils m’éduquaient, ils me faisaient rêver. Le monde qui m’attendait dehors était trop violent pour moi, alors je retournais dans les salles. J’aimais cette vie toute cinématographique, toute illusoire, toute théâtrale, ces miroirs dans lesquels je me mirais, je regardais la société, confortablement installé, et en sécurité.

Pourquoi ce métier ?
J’ai commencé par jouer, mais j’avais un tel trac. Un trac qui n’était pas moteur. Un trac qui me paralysait. Un choc « dramatique » de l’enfance qui remontait. Pas le droit ! Je pense que jouer la comédie, c’est aussi réveiller l’enfant intérieur ; le mien avait trop souffert. Alors, naturellement, j’ai commencé à guider les comédiens, une manière de jouer par procuration. J’aime les aider à accoucher.

Racontez-nous le tout premier spectacle auquel vous avez participé…
C’était une comédie de Sacha Guitry. L’actrice avait mis trop de rouge à lèvres, il débordait à foison sur ces joues. Je lui ai fait remarquer en improvisant une réplique sur scène et sans sortir de la situation. Vexée, elle s’est excusée, puis elle est sortie de scène pour aller se remaquiller tranquillement ! Elle m’a planté, là, tout seul, devant 300 personnes pendant un temps infini. Il faut avoir le sens de l’impro dans ces moments-là. Sinon, c’est la traversée du désert. J’ai connu le désert ! Pourtant le public, lui, a beaucoup ri. C’est celui qui me vient, il y en a tant d’autres.

Passions et inspirations
Hamlet, # la fin d'une enfance - Luthringer - Victor Duez © Nina Toscano
Victor Duez dans Hamlet, # la fin d’une enfance, mis en scène par Christophe Luthringer © Nina Toscano

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
Au théâtre : Richard III d’Ostermeier, Forêts de Wajdi Mouawad, The Fountainhead du grand Ivo Van Hove. Cyrano de Bergerac aussi, à Mogador, admirablement interprété par Jacques Weber (sans parler du magnifique film de Rappeneau). Tous ces immenses talents qui m’ont tellement fait « réfléchir » et voyager dans une autre réalité. La force de l’imaginaire. Ils m’apprennent tous, que nous pourrions tout réinventer… Mais il y a nos conditionnements… Pas facile d’en sortir.

Le théâtre, pour moi, a toujours été une aventure artistique, humaine et géographique. Il m’a emmené et m’a fait connaître tellement d’endroits merveilleux. Autre souvenir : J’ai monté La Surprise de l’Amour de Marivaux et nous sommes partis jouer dans une trentaine de pays en Afrique. Que de souvenirs incroyables… Il y en a tellement ! Je me souviens d’un charmant monsieur qui est venu nous saluer en nous serrant la main : « Au travers de cette main, c’est tout le Congo qui vous remercie ». Cette phrase m’est restée.

Quelles belles rencontres ont marqué votre parcours ?
Toutes celles et ceux qui sont devenus mes ami·e·s, mes amours. J’ai aussi le sourire de Philippe Léotard qui remonte. Un acteur que j’adorais. Un cœur immense qui s’est brûlé avec la vie. Un grand cœur qui m’a appris à ouvrir le mien. On a failli plusieurs fois faire des tonneaux place de l’Étoile avec sa 403 Peugeot. Ça n’avait aucune importance. L’important était l’ivresse ! Il commençait à écrire ses textes dont L’artiste au nez rouge, que je tapais avec ma machine à écrire ! Puis les cours de théâtre dans le musée Rodin avec une petite équipe. Quel bonheur d’apprendre aussi le théâtre par ce biais. Puis, plus tard, des rencontres. Notamment Niels Arestrup, qui avait fondé l’école du Passage… Elle portait bien son nom.

Où puisez-vous votre énergie créative ?
Dans mes rêves éveillés. Je crée, comme beaucoup de gens je suppose, des situations, je projette des films, des scènes, des scénarios dans ma tête qui me font rire, qui m’emportent, qui m’émeuvent. Une réalité comme je l’aimerais. Il m’arrive parfois de les rendre réels sur une scène de théâtre. Mais souvent, une fois qu’ils sont dans mon esprit, ils existent et je ne ressens pas la nécessité d’en faire quelque chose. Ils ont existé, c’était beau et fort et ça me suffit.

C’est un peu comme si je voulais, par exemple, une belle voiture. Je rentre dans le magasin, je la regarde, j’imagine, et ça me suffit. Réellement. Je n’ai absolument pas besoin de la posséder. C’est une métaphore valable à beaucoup d’endroits. Ça permet aussi un lâcher prise… Les rêves ont une réalité pour moi. J’aime beaucoup la société Aborigène qui nous enseigne sur les rêves, leurs significations et leurs fonctions.

En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
Je fais d’autres choses que du théâtre, c’est justement ce qui me permet de trouver un équilibre. Je me sens sur un fil, toujours en déséquilibre. D’ailleurs, quand je regarde un enfant qui apprend à marcher, il trouve son équilibre dans un perpétuel déséquilibre. J’aime bien cette fragilité. Je la trouve juste. Elle définit bien la vie. Elle me rend aussi vivant.

Je ressens qu’il n’y a que la méditation qui soit essentielle. Le théâtre est un miroir qui reflète le manège dans lequel nous tournons toutes et tous inlassablement. Quoique… J’aime m’asseoir en dehors, sur un banc et regarder le manège tourner sans moi ; même si je suis conscient que le banc fait partie d’un manège encore plus grand ! Nous sommes de bien étranges bipèdes. Je me sens tellement ignorant.

L’art et le corps
Après coup de Après coup de Tadrina Hocking et Sandra Colombo - Mise en scène de Christophe Luthringer © DR
Après coup de Tadrina Hocking et Sandra Colombo, mis en scène par Christophe Luthringer © DR

Que représente la scène pour vous ?
Son étymologie : Regarder, contempler, ce qui est vu. Un champ (chant) d’émotions, de sensations, de perceptions, de mots, une expérience sensorielle qui parfois nous conduit au silence. Celui où nous n’avons plus de mots. Il y a le regardé, l’artiste, et les regardants, les spectateurs. Et à un moment, si l’artiste est dans un présent quasi absolu, il n’y a plus d’artiste, ni de spectateurs. Il y a un même et unique souffle. À cet endroit, le théâtre a un sens pour moi.

Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Dans mon vide existentiel je pense. D’un vide abyssal. De cet endroit dans lequel j’aime tomber. Un vide d’où naissent toutes choses. C’est dans ce vide, en conscience, que j’ai la sensation d’être et de créer.

Rêves et projets

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
Aucune idée. Il y en a tellement qui me font rêver. Je crois que ça me suffit. Rêver. Ensuite, je laisse faire les choses avec un immense bonheur et l’émerveillement de ce qui se présente à moi. Parfois c’est l’envie ou la nécessité aussi qui monte. Alors je monte, une pièce ou autre.

Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Question importante ! À la joie, la paix, la douceur, l’harmonie et le bonheur de tous les êtres. J’y travaille, mais j’ai encore pas mal de boulot.

Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
L’éveil !


Hamlet, #la fin d’une enfance, d’après Shakespeare
Spectacle vu au Théâtre Le CabestanFestival Off Avignon en juillet 2025
Lucernaire – Paris
Du 21 janvier au 29 mars 2026.
Durée 1h20.

Adaptation Christophe Luthringer et Ned Grujic.
mise en scène Christophe Luthringer.
Avec Victor Duez, voix Gwenda Guthwasser, vidéo Julia Beauquesne et Grégoire Roqueplo
Scénographie David Teysseyre
Lumière Jean-Charles Garcia
Création son Aldo Gilbert
Dessin Lucie Gautier
Marionnettes Laurence Kus
Vidéo Mathéo Vian.

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