Avant même que le rideau ne se lève, l’Espagne s’invite dans les rues de la cité occitane. Quelques mots de castillan glissés à l’oreille, des aficionados venus d’ici et de la péninsule ibérique, et déjà le voyage commence. Pendant une semaine, Nîmes se met à l’heure andalouse. La ville se couvre d’affiches où s’impose l’icône flamenca : robe à volants, castagnettes, éventail… tout un imaginaire convoqué, entre Séville rêvée et terre natale du compás.
Pour cette ouverture, le Théâtre de Nîmes place la création féminine au cœur de la programmation. Deux soirées, dominées par la figure de la chorégraphe Rafaela Carrasco et par la voix fragile mais ardente d’Ángeles Toledano.
Humo : une mémoire ouvrière au féminin

Après une semaine de résidence au Théâtre de Nîmes, Rafaela Carrasco présente une étape de travail de sa prochaine création, Humo. La version définitive verra le jour l’an prochain, mais cette première ébauche possède déjà la densité d’une œuvre aboutie. Lauréate du Prix national de danse 2023 en Espagne, la chorégraphe s’intéresse ici à la vie des cigarières, figures emblématiques de Séville.
Anonymes de l’histoire ouvrière, ces femmes qui roulaient les cigares à la main ont nourri les mythes autant que les luttes. Entre réalité sociale et imaginaire — avec en filigrane la silhouette de Carmen et la musique de Bizet — Rafaela Carrasco construit une suite de tableaux où se croisent mémoire et présent. Vêtues de noir, les cinq danseuses qui l’entourent frappent le sol, martèlent les mêmes motifs, répètent inlassablement les gestes. Le corps devient outil, la danse se fait travail.
La chorégraphie dit la précision du geste manuel, l’épuisement, mais aussi la solidarité et la dignité conquise. En clair-obscur, la fumée — protagoniste invisible — tisse les récits, enveloppe les corps, relie les époques. En s’éloignant de l’archétype, Rafaela Carrasco propose une vision résolument contemporaine et féminine de ces héroïnes du quotidien. Un work in progress déjà habité, et prometteur qui résonne puissamment avec la condition des femmes d’aujourd’hui.
Une voix fragile, un flamenco intérieur

La soirée se prolonge à Paloma, la SMAC de Nîmes, avec le concert d’Ángeles Toledano. Fiévreuse, sortant d’une grippe, la chanteuse se donne sans compter, portée par Benito Bernal à la guitare, Manu Masaedo aux percussions et ses deux choristes – Belén Vega et Laura Espadas– , tous exceptionnels. Dans un décor de néons rappelant les années 1980, elle déroule les chansons très personnelles de son projet Sangre Sucia, dont elle signe les textes.
La voix est rauque, chaude, les mélodies méditatives, l’électro s’infiltre discrètement dans les polyphonies. Vêtue d’une robe à volants blancs, chevelure sombre, la chanteuse cherche sa voie hors des sentiers battus, sans renier son héritage, et ouvre le flamenco vers des territoires plus intimes. Toutefois dans cette quête de renouveau, un certain décorum et un esthétisme un peu suranné viennent parfois parasiter la force et la sensibilité de son chant.
Nocturna : la nuit et ses fantômes
Autre jour, autre soir, pour plonger un peu plus dans l’univers de la chorégraphe, le festival programme Nocturna. Arquitectura del insomnio de Rafaela Carrasco, pièce créée en 2023 et présentée pour la première fois en France. Ici, elle s’intéresse à la nuit — non celle du repos ou des rendez-vous galants, mais celle des cauchemars, des songes, de l’hyperlucidité insomniaque.
Quelques notes de Bach, et déjà le corps de la flamenca s’éveille. Les gestes sont lents, précis, tranchants. La voix rauque, chaude, puissante de Gema Caballero surgit comme une ombre lointaine, inquiétante autant qu’enveloppante. La nuit devient territoire mouvant, espace de métamorphoses, de doutes, d’hallucinations.

Sur scène, huit danseuses vêtues de blanc entourent Rafaela Carrasco, toute en noir, et composent une fresque chorale d’une belle intensité. Les corps racontent l’insomnie, l’errance mentale, la tension entre rêve et veille. Le piano remplace la guitare, les Variations Goldberg s’entrelacent aux chants flamencos et aux musiques espagnoles contemporaines. La scénographie multiplie les tableaux, de l’intimité d’une chambre à l’immensité d’un paysage nocturne.
Une succession de tableau à couper le souffle
Chaque zapateado résonne comme un battement de cœur. La danse est tour à tour fébrile, contemplative, tourmentée, puis libératrice. Dans ce décor fantasmagorique, où le fond de scène en argent brille de mille feux, la voix de Gema Caballero, rauque et incandescente, résonne et envoute, faisant écho autant aux angoisses, solitudes et exaltations qui nourrissent les heures de la nuit.
Clairement, Rafaela Carrasco maîtrise l’art du ballet et du récit scénique. Certains tableaux sont à couper le souffle. Le propos s’échappe parfois, on peut regretter que les mots prononcés en espagnol ne soient pas traduits, laissant une partie du public dans l’ombre. Si le geste chorégraphique reste d’une précision millimétrée, ultra travaillée, quelques enchaînements apparaissent moins forts. Mais la poésie affleure sans cesse, un brin mélancolique, portée par l’énergie d’une Rafaela Carrasco plus lumineuse que jamais.
Les applaudissements nourris saluent la performance. Le festival est lancé sous les meilleurs auspices. La suite mêlera la punk María del Mar Suárez, dite « La Chachi », et la prometteuse Paula Comitre. Un beau programme à ne pas rater !
Envoyé spécial à Nîmes
Festival Flamenco
Théâtre de Nîmes
du 13 au 18 janvier 2026