© Martin Argyroglo

Le paradoxe de John, ou l’histoire d’un lieu

Présentée à la Commune d'Aubervilliers puis au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, la dernière création du metteur en scène Philippe Quesne est une pièce aussi insaisissable que ses précédentes. Mais toujours aussi douce.
28 novembre 2025
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Prenez l’hypothèse d’une pièce vide. Des murs blancs et une porte qui mène au dehors. Imaginez que vous soyez amené à y passer deux heures en compagnie de trois personnes que vous ne connaissez pas. Le temps serait bien long, n’est-ce pas ? Et pourtant. « Je travaille dans les zones silencieuses du cerveau depuis quelques années », lit-on sur un bandeau LED posé sur le plateau.

© Martin Argyroglo

Un plateau vide, ou presque. Ou plutôt habité d’un fatras envahissant, si insignifiant qu’il ne parvient même pas à occuper l’espace. Enfermés dans cette pièce, les objets pourraient au moins tromper l’attente : des bouteilles de gaz vides, quelques néons, des chaises, une table. C’est là que la phrase trouve son écho. Lorsque les quatre personnages entrent en scène, c’est bien une zone silencieuse qui s’installe.

Habiter le vide

Une zone, donc, où rien ne se passe. Des murs que le cerveau peine à penser, que l’imaginaire rechigne à habiter. Il est ici question du non-lieu comme espace de jeu. Ce vide si cher à Peter Brook, dont on découvre une fois encore — mais selon une tout autre voie que celle empruntée par le metteur en scène du Mahabharata — qu’il n’est jamais vraiment vide.

Car dès l’instant où ces personnages entrent en scène, sortes d’artistes allumés imaginés par Philippe Quesne, tout se remplit. Pas de sens, sans doute, et peu importe. Mais de poésie, de vie, pleinement. L’un s’émerveille devant une prise de courant. L’autre s’amuse d’une chaise. Un troisième disparaît sous un morceau de lino.

Tout cela devient performance. Car cet espace vide est aussi le futur lieu d’exposition de ces gentils zinzins. L’art de rien, l’affaire devient alors très sérieuse, et surtout terriblement amusante.

Une affaire sérieuse

Réinventé de la sorte, le lieu vide de l’exposition à venir devient cet endroit socle dont parle Merleau-Ponty, celui auquel le corps donne forme et qui, en retour, permet à l’expérience d’advenir. Le comédien devient alors, comme chez Peter Brook, celui qui fait naître l’espace à lui-même par sa simple présence.

Et là où cela devient fascinant, c’est que le travail de Philippe Quesne permet, en miroir, d’incarner le comédien et son jeu comme incarnations, chairs et corps, du lieu lui-même, seul capable de nous faire advenir à nous-mêmes. Entre ces murs, les quatre personnages du Paradoxe de John s’éveillent au « je » en créant leur façon d’être. L’être-individu, mais aussi l’être comme part d’un groupe.

© Martin Argyroglo

Ou, par conséquence, la mise en pratique des hétérotopies foucaldiennes. Il y aura eu les règles propres à la prison, à l’école ou au sauna gay dans la pensée de Foucault ; le metteur en scène, qui vient de démissionner de la direction de la Ménagerie de verre, y ajoute son grain de sel en y adjoignant celles, spécifiques, de la galerie d’art comme milieu.

Mêler l’utile à l’agréable

C’est passionnant, et terriblement drôle. Si drôle que la salle n’en finit pas de rire devant le spectacle de ces jolis maboules, ravis de la crèche, qui font d’une ampoule un monde. Une drôlerie poétique, jamais moqueuse, et c’est là aussi tout le talent de Philippe Quesne.

Peut-être parce qu’avec cette pièce, il se tient tout à la fois dans et hors du propos. En donnant vie à la folie de ses personnages, il rit du contemporain prétentieux autant qu’il en fait partie. Un fil ténu sur lequel il avance, tendu par le duo ingénieux qu’il forme avec Laura Vazquez.

Les textes de cette dernière, qui défilent sur les bandeaux LED, participent pleinement à ce qui donne corps à ce qui paraissait jusque-là insignifiant. Et lorsque l’utile se mêle à l’agréable, le malin à l’intelligent, c’est une pièce follement attachante qui se révèle.


Le Paradoxe de John de Philippe Quesne
création du 7 au 16 novembre 2025 à  La Commune cdn d’Aubervilliers Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

Tournée
26 novembre au 6 décembre 2025 au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
22 au 25 janvier 2026 au Théâtre Garonne – scène européenne Toulouse
20& 21 février 2026 au HAU – Berlin (Allemagne)
24 février 2026 à la Galerie 7L – Paris – soirée spéciale autour du spectacle Performance en compagnie de Laura Vazquez
26 au 28 février 2026 au Kampnagel – Hamburg (Allemagne)
3 au 5 mars 2026 au Lieu Unique, Nantes
10-13 mars 2026 au Théâtre national Bordeaux Aquitaine

Conception, mise en scène et scénographie de Philippe Quesne
Textes originaux de Laura Vazquez
Avec Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Susini, Veronika Vasilyeva-Rije, Marc Chevillon
Costumes d’Anna Carraud assistée de Mirabelle Perot
Régie et collaboration artistique François Boulet, Marc Chevillon
Collaboration technique – Thomas Laigle
Peintre décoratrice – Marie Maresca

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