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Édouard III : Shakespeare dans les conventions de Cédric Gourmelon

En tournée au Théâtre des 13 vents à Montpellier après sa création à la Comédie de Béthune, cette pièce inédite connaît sa première création en France. Une version-découverte qui joue sciemment avec les codes du théâtre.
8 janvier 2026
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Il est rarement donné de découvrir un Shakespeare. C’est ce que propose Cédric Gourmelon en montant pour la première fois Édouard III, attribué sur le tard au dramaturge anglais. Cette pièce historique se concentre sur la figure du roi éponyme, héritier de la couronne de France, alors que s’opère en arrière-plan une importante bascule, celle de la Guerre de Cent Ans. Tout ce qui caractérise les œuvres-monde de l’auteur élisabéthain est convoqué. L’amour, le sang et le pouvoir se partagent le récit à grand renfort d’élans poétiques. Au service de ce texte comme matière première, le metteur en scène en propose une création aux contours flous, brouillant les registres et les niveaux de lecture.

Face public
© Simon Gosselin

Dès la première image, Cédric Gourmelon pose le cadre de sa dramaturgie. Un parquet et un haut mur en contreplaqué tiennent lieu d’unique décor. Là s’avance une brochette de comédiens, en vêtements du quotidien plutôt qu’en costumes. Tournés face public comme pour un exercice de déclamation, figés dans leurs positions, ils prennent tour à tour la parole en guise de prologue. Les rapports entre les personnages sont d’emblée faussés par la convention théâtrale qui s’installe. Cette scène introductive comporte déjà tous les codes de la représentation à venir : un ton récitatif à l’écart de l’action, un rythme en suspens et une interprétation qui hésite en permanence entre sérieux et dérision.

Dans son approche de l’espace comme dans sa direction d’acteurs, le metteur en scène semble accorder toute sa confiance au texte, auquel il prête des intentions souvent à peine affirmées. Comme pour ne rien dénaturer de cette œuvre pas encore usée par d’innombrables versions, il laisse ainsi la poésie de Shakespeare s’exprimer par elle-même, au dépit parfois de l’expérience du spectacle qui se joue. Et pour cause, le second degré latent, comme un contrat tacite entre la salle et le plateau, opère jusque dans les scènes les plus graves. Dans cet entrelacs de registres, les spectateurs deviennent les destinataires directs d’un récit qui les concerne difficilement.

Exercice de style
© Simon Gosselin

Il faut dire que tous les éléments de cette création concourent à créer une lecture nébuleuse. Des lumières froides et brutes de Marie-Christine Soma aux sons manifestement codifiés de Julien Lamorille, en passant par les costumes entre grandiose et pacotille de Sabine Siegwalt, le parti pris se cherche dans la complexité dramaturgique. Le choix de l’épure, notamment appuyé par la scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy, ne suffit pas à imposer le texte de cet Édouard III avec l’ampleur lyrique qu’il paraît bel et bien contenir. Pas plus que les cris surgissant soudain ici et là et qui, dans le faux rythme du spectacle, tendent à tourner à la dérision du jeu des extraits pourtant passionnants, à l’instar des rares rôles féminins que Shakespeare rend puissants et qui, ici, s’amoindrissent.

Lorsqu’il détourne son regard du quatrième mur pour donner corps à sa pièce, Cédric Gourmelon peut toutefois compter sur ses interprètes. Vincent Guédon campe notamment un Édouard III captivant à suivre dans ses variations et ses hésitations. Autour de lui gravite une distribution hétérogène qui trouve surtout son équilibre dans les scènes chorales. Une piste que le metteur en scène finit par esquisser. Au détour d’une deuxième partie centrée sur la guerre, il s’amuse à créer des images de plateau qui tranchent avec la nonchalance ambiante. Il apporte ainsi une certaine respiration avant de renouer avec ce qu’il déploie depuis la première scène : un théâtre de convention aux allures d’exercice de style.


Édouard III de William Shakespeare
Créé le 2 octobre à la Comédie de Béthune
Vu au Théâtre des 13 vents – Montpellier

Du 7 au 9 janvier 2026
Durée 3h15 avec entracte.

Tournée
22 janvier au 22 février 2026 au Théâtre de la Tempête – Paris

Texte : William Shakespeare
Traduction : Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent
Mise en scène : Cédric Gourmelon
Avec : Laurent Barbot, Jessim Belfar, Marc Bertin, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Vincent Guédon, Manon Guilluy, Fanny Kervarec, Quentin Raymond
Assistant à la mise en scène : Louis Berthélémy
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Sons : Julien Lamorille
Lumières : Marie-Christine Soma
Costumes : Sabine Siegwalt
Travail sur le corps : Isabelle Kürzi
Coach vocal : François Gardeil
Collaboration à la dramaturgie : Lucas Samain
Construction décors : Les Ateliers du Théâtre du Nord

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