© Jean-Louis Fernandez

Zakary Bairi, passions et obsessions

Révélé dans Plutôt vomir que faillir de Rébecca Chaillon en 2022, le comédien franco-algérien s’est forgé en quelques années une place de choix dans le paysage théâtral. Rencontre avec cet interprète passionné, à voir cette saison dans Édouard III de Cédric Gourmelon et Le Mauvais Sort de Céline Champinot.
7 janvier 2026
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Chapka d’un bleu éclatant enfoncée sur la tête, comme une touche de fantaisie nécessaire à sa tenue d’automne, Zakary Bairi approche avec ce sourire espiègle qui lui sied tant. Loin au-dessus de lui, le ciel grisâtre lui donnerait pourtant presque la mine triste. Arrivé une semaine plus tôt à Montpellier, où il répète Le Mauvais Sort de Céline Champinot, le comédien compte bien profiter de chaque rayon de soleil qu’offre généralement l’hiver dans le sud de la France. La météo en aura décidé autrement pour notre entrevue, mais rien ne peut véritablement altérer l’énergie rare qui le caractérise. Une tasse de café fumant entre les mains, le chien fou laisse bientôt place à un autre visage, celui d’un jeune homme en pleine réalisation de ses passions.

From YouTube with love
Le Mauvais Sort de Céline Champinot © Céline Champinot

Du haut de ses vingt-deux ans, Zakary Bairi n’a pas un parcours commun, loin s’en faut. Il n’est le fruit d’aucun conservatoire ni d’aucune école de théâtre. « J’arrive avec ma grande gueule », ironise-t-il à peine. Ses premiers apprentissages de la scène passent par les archives d’Au théâtre ce soir, glanées sur internet. Dans sa chambre de Pessac, à deux pas de Bordeaux, il découvre le spectacle vivant par le biais du boulevard à travers les figures de Jacqueline Maillan, Michel Serrault ou Michel Fau. Des noms et des visages bientôt rejoints par d’autres, dans des registres différents. Maria Casarès, Alain Cuny, Jean Vilar ou la troupe de la Comédie-Française rejoignent son horizon et contribuent à lui ouvrir grand les portes d’une passion ardente.

Avant cela, il y avait déjà Marguerite Duras, Paul Claudel ou Antonin Artaud. Des textes lus ou écoutés pour tromper l’ennui. Les figures qu’il côtoie dans sa jeunesse viennent habiter un panthéon personnel qui ne cesse de se remplir. Le rapport qu’il entretient avec chacune d’elle est profondément ancré dans l’humain : « C’est vraiment venu par une fascination pour les acteurs. J’adore les acteurs et les voix ». Alors quand YouTube lui montre tout l’éclectisme du théâtre, pas question de faire le tri : « Je commence à aimer autant la tragédie que le boulevard. Ce sont deux choses que je ne renie pas et qui me nourrissent beaucoup ».

Peu à peu, l’amour du théâtre devient une obsession. « J’ai passé mon adolescence à lire des bouquins et aller voir des spectacles. Ce n’est pas de l’apprentissage ou de l’ego, ça m’a vraiment fasciné. Je me suis sincèrement plongé, toujours. » Il aiguise son regard de spectateur au Théâtre national de Bordeaux, où il se familiarise avec la création contemporaine qu’il connaît peu. Il se laisse marquer par le travail de Marcial Di Fonzo Bo ou celui de Maguy Marin, qui lui ouvre une porte encore inconnue vers la danse et qu’il rattache aux performances de Marina Abramović. La pluralité est à ses yeux une richesse : « Je suis pour que toutes les formes coexistent, c’est très important que les choses ne disparaissent pas ».

Premières rencontres
Plutôt vomir que Faillir de Rébecca Chaillon © Marikel Lahana
Plutôt vomir que faillir de Rébecca Chaillon © Marikel Lahana

C’est avec une certaine logique que Zakary Bairi en vient à confronter toute cette matière à la pratique du plateau. À quatorze ans, lorsqu’il participe à son premier projet avec Michel Schweizer, il n’a aucun doute : « Je savais que je voulais être acteur ». L’avenir ne tardera pas à lui donner raison. Quelques années plus tard, il s’installe dans la capitale et fait la connaissance de Marie-Noëlle Genod, une rencontre dont l’empreinte est encore pleine de reconnaissance et de tendresse. « Je peux tout annuler pour retourner faire une pièce avec Marie-Noëlle, assure-t-il. Il y a un truc, en termes d’art pauvre, elle fabrique des spectacles avec rien, une espèce de grande poésie et de sensibilité tranquille ».

Chemin faisant, c’est en 2022 qu’il prend part à une aventure hors du commun avec la pièce Plutôt vomir que faillir mise en scène par Rébecca Chaillon. Sans le savoir, il s’engage alors dans une immense tournée étalée sur trois saisons, entre scolaires et séance tout public. Une chance qu’il mesure amplement, mais qui vient aussi avec son lot de risques. « Tu crois que tu as acquis la pièce, puis tu te rends compte que pas du tout. C’est étrange et c’est ce que j’aime dans l’endroit de la confrontation de l’œuvre au public. Mais là, 180 dates, je l’ai vécu une fois dans ma vie, je n’ai pas forcément envie de le refaire. Il y a un moment où tu perds quelque chose du plaisir. Tu ne sais plus vraiment ce que tu es en train de faire. Tu es comme perdu dans une facilité ».

L’obsession de l’expérience
Édouard III de Cédric Gourmelon © Simon Gosselin

Or s’il est bien une chose qu’on ne peut pas enlever à Zakary Bairi, c’est qu’il ne cède jamais à la facilité : « J’aime bien être perdu, ne pas savoir ce que je suis en train de faire, ne plus comprendre, galérer, me dire que je suis nul, le lendemain me dire que je suis un génie… Je préfère répéter et chercher que jouer », admet-il sans pour autant renier son immense plaisir du jeu. En témoigne son appétence pour les projets qui l’emmènent hors des sentiers battus : « Ce que j’aime, c’est expérimenter des choses nouvelles ».

Ces tentatives inédites, il les mène par exemple aux côtés des chorégraphes David Wampach ou Olivia Grandville. « J’ai expérimenté un endroit où personne d’autre ne m’aurait emmené. C’est plus jouissif que des formes qui ne me déplaceraient pas, qui me feraient m’appuyer sur mes acquis. Je m’en fous d’avoir un nom sur mon CV. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérimentation, c’est une rencontre humaine. J’aime me fondre et me perdre dans les obsessions des autres ». C’est aussi de cette manière qu’il continue d’alimenter sa palette de références, forgeant sa pratique et sa technique dans celles des artistes avec qui il collabore. Un savoir-faire très concret qu’il met généreusement au service des projets auxquels il participe.

En quelques années, ceux-ci se multiplient d’ailleurs à vue d’œil. Un rythme qui donnerait le tournis à n’importe qui… ou presque. « Je n’ai pas une sensation de vertige, mais j’ai l’impression d’avoir bien rempli mon temps », se défend-il modestement avant de reconnaître : « C’est vrai que c’est beaucoup, mais je suis dans une recherche d’intensité permanente. Je travaille tout le temps, et c’est une grande chance de pouvoir travailler autant, avec plein de gens aussi différents ».

Classique et cabaret
Le Mauvais Sort de Céline Champinot © Jean-Louis Fernandez

Cette saison, deux noms l’accompagnent particulièrement. Le premier, Cédric Gourmelon, lui confie l’un des rôles centraux de la pièce Édouard III, créée en octobre dernier à la Comédie de Béthune. En plus d’être sa première expérience de théâtre classique, ce Shakespeare jamais monté avait évidemment de quoi réveiller chez lui le frisson de l’inédit : « Mon premier classique, mais sans le poids de cent ans de mises en scène d’acteurs immenses qui l’ont fait avant toi. Il y avait un truc tout neuf, comme monter un auteur contemporain, mais c’est Shakespeare, c’est aussi un apprentissage de la langue ».

En parallèle et dans un tout autre registre, Zakary Bairi rejoint la distribution de la nouvelle pièce de Céline Champinot, Le Mauvais Sort, créée au Théâtre des 13 vents à Montpellier. Les deux artistes se connaissent pour avoir travaillé ensemble avec Rébecca Chaillon. Mais là encore, la proposition ne tient pas de la facilité : « Céline a une grande confiance dans les acteurs qu’elle choisit. Tout tient dans la croyance des interprètes. Si tu y as mis tout ton cœur, si tu y as vraiment cru, ça passe et c’est beau. C’est un vrai enjeu de son travail ».

D’un rôle à l’autre
Charles Péguy, ta mère et tes copines, j’en ai rien à foutre de Suzanne de Baecque, dans le cadre de Vive le sujet ! au Festival d’Avignon © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

À force de prendre part aux projets des autres, quelque chose a bien fini par germer dans l’esprit de Zakary Bairi, qui assume parfaitement ses désirs d’arpenter d’autres terrains, quand le temps le lui permettra. Le cinéma en fait partie, avec toutefois une attention particulière aux éventuelles propositions à venir : « Je crois que j’aime, comme au théâtre, des formes exigeantes avec un vrai rapport à l’acteur. J’ai envie de travailler avec des jeunes réalisateurs ».

Mais quelles que soient les envies qui le traversent, ce sont bel et bien les planches qui se rappellent sans cesse à lui. S’il a en tête quelques projets de création qu’il ne repousse pas tout à fait, il se sent, pour l’heure, parfaitement à sa place en tant qu’interprète. Cela ne l’empêche pas de prendre part à l’écriture de manière plus informelle, comme il a pu le faire aux côtés de Suzanne de Baecque pour Vive le sujet ! au dernier Festival d’Avignon. Un rôle qu’il endossera d’ailleurs pleinement en octobre prochain, à l’occasion de la création de CLUB MEHDI. Dans cette performance réalisée à la Scène nationale d’Alès, il envisage de travailler autour de la colonisation algérienne à travers un karaoké… De quoi cultiver la curiosité de chacun !

Zakary Bairi n’a probablement pas fini de nous surprendre, et lui avec. En quelques années, le comédien s’est immiscé dans le paysage théâtral français avec panache, fraîcheur et dérision, sans rien renier de ce qui le construit. Une carrière à suivre avec un plaisir, lui aussi, pleinement affirmé.


Le Mauvais Sort de Céline Champinot
Créé le 11 décembre 2025 au
Théâtre des 13 vents– Montpellier
Durée 1h40.

Tournée
7 au 10 janvier 2026 au 
Studio-Théâtre de Vitry
13 au 16 janvier 2026 au Théâtre de la Manufacture – Nancy


Édouard III de Shakespeare mis en scène par Cédric Gourmelon
Créé le 2 octobre 2025 à la Comédie de Béthune
Durée 3h15 avec entracte.

Tournée
7 au 9 janvier 2026 au Théâtre des 13 vents – Montpellier

22 janvier au 22 février 2026 au Théâtre de la Tempête – Paris

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