Vos débuts
Votre premier souvenir d’art vivant ?
Mes premiers souvenirs d’art vivant sont un peu confus, ils remontent à l’enfance : les fêtes de la musique, le carnaval de Nantes. L’autorisation de se coucher plus tard que d’habitude, quelque chose qui sortait de l’ordinaire. Avec déjà la conscience que certaines personnes en faisaient leur métier. Comme un monde caché, mystérieux, très éloigné de ce que je pouvais vivre chez mes parents.
Un soir, une troupe de marionnettes est venue jouer dans la cour de notre immeuble. Nous avions assisté au spectacle, et le lendemain, j’ai eu le privilège de monter sur scène et de voir les marionnettes rangées dans leurs boîtes. J’étais fasciné.

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Enfant et adolescent, je suivais un cursus sport-étude en gymnastique : 21 heures d’entraînement par semaine, toutes mes soirées y passaient. En première, mes résultats ont chuté et on m’a orienté vers une sorte de voie de garage, où l’on décélère progressivement les entraînements — car on ne peut pas arrêter brutalement.
Il a fallu choisir une orientation. Les élèves qui faisaient option théâtre me donnaient trop envie quand ils racontaient, dans la cour de récréation, les pièces qu’ils avaient vues la veille. Je me suis dit que si je n’essayais pas, je le regretterais un jour. J’y ai mis toute mon énergie, tout mon temps, sans effort ressenti.
Souvenir d’une pièce d’Alain Platel, de Pina Bausch étudiée, de Bernard-Marie Koltès, de Patrice Chéreau. Souvenir d’un groupe d’amies passionnées, curieuses, travailleuses. Un espace de liberté à moi, loin de ma famille.
Pourquoi ce métier ?
Nous étions très peu de garçons à choisir l’option théâtre. Nous étions donc extrêmement sollicités pour donner la réplique. On avait besoin de moi, et j’avais besoin d’apprendre : c’était parfait. Pour la pièce de fin d’année, j’étais dans presque toutes les scènes.
Votre tout premier spectacle ?
En sortant du TNS avec mon groupe, en 2003, nous devions jouer Violences reconstitution de Didier-Georges Gabily, mis en scène par Yann-Joël Collin, dans le Festival d’Avignon In. Mais le statut d’intermittent était alors fortement menacé.
Nous nous préparions à jouer, le décor était monté, la pièce durait six heures, et il faisait une chaleur écrasante cet été-là à Avignon. Nous allions aux assemblées générales le jour et répétions la nuit, car il fallait absolument être prêts, quelle que soit l’issue des débats. Nerveusement, c’était très éprouvant.
Nous avons finalement décidé de voter la grève, malgré les enjeux de visibilité pour les jeunes comédiens que nous étions. Le statut a été sauvé.
Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
La rencontre avec Krystian Lupa pour la création des Immigrants a été extrêmement riche et enthousiasmante pour l’acteur que je suis. C’est comme s’il avait réuni le meilleur de toutes les belles expériences que j’avais vécues jusque-là, tant au niveau du jeu que de la direction d’acteur.
Jouer pour Krystian, c’est improviser à chaque représentation, c’est un peu comme faire du clown avec deux de tension. Son regard vous scrute, ses remarques vous élèvent. C’est incroyablement jouissif, précis et exigeant.
Voir travailler Mélodie Richard et jouer avec elle fut aussi un immense cadeau. Rencontrer l’équipe technique de l’Odéon – théâtre de l’Europe, sans qui rien n’aurait été possible, a aussi été un moment très fort que je n’oublierai jamais.
Où puisez-vous votre énergie créative ?
Mon énergie créative naît des rencontres avec les metteurs et metteuses en scène avec qui je travaille. Du rebond avec mes partenaires aussi. Je découvre sans cesse de nouvelles choses, je lis sur les sujets, je regarde des films, j’écoute des podcasts : c’est très stimulant.
Avec Émilie Rousset, par exemple pour la création de Playlist politique ou d’Affaires familiales, lorsque j’arrive sur un projet, je ne suis pas renseigné au départ. Je me mets à niveau, et c’est un grand plaisir.
Le travail en groupe, les imaginaires de chaque corps de métier au théâtre me nourrissent. Et au moment de jouer, une synthèse physique et psychique s’opère. Mon énergie vient du collectif, et je crois que la joie est une bonne boussole.
En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
Le travail positionne mon corps dans la vie d’une manière singulière. Avoir un corps qui imagine, qui cherche et qui crée, c’est un immense privilège. Cela demande d’être attentif à ce qui se passe à l’intérieur, qui est souvent assez bancal. Avec le temps, j’apprends à être plus doux avec moi-même, et le déséquilibre m’effraie moins qu’avant.
L’art et le corps

Que représente la scène pour vous ?
Mon rapport à la scène est assez ambivalent. J’aime l’aborder avec l’innocence d’un amateur. J’ai du mal avec les notions d’excellence, de maîtrise ou de virtuosité. Quand je commence un nouveau projet, j’ai l’impression de n’avoir aucun bagage, que tout est à apprendre.
J’attends beaucoup de la scène, peut-être un peu trop. Parfois, je suis dégoûté de ce que j’y vois, mon désir se coupe et je n’y vais plus pendant un moment, comme si j’avais besoin d’air. Mais quand j’y retourne, la simple présence d’une personne face à une assemblée qui regarde et écoute peut me bouleverser.
Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Mon imaginaire passe par le corps, c’est évident. J’ai besoin de bouger pour penser. Mon passé de gymnaste y est sans doute pour beaucoup, et j’ai eu la chance de collaborer régulièrement avec des chorégraphes comme Vincent Dupont, Volmir Cordeiro, Olivia Grandville.
Si je reste assis à une table, il ne se passe rien de très intéressant. Les meilleures idées arrivent quand je n’y pense plus : en marchant, en dansant, en faisant du sport. Comme si mon corps faisait une synthèse de toutes les problématiques et proposait des pistes vers des solutions possibles.
Rêves et projets

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
J’aimerais travailler avec des artistes qui me font confiance et qui ont envie de projets radicaux.
Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Si mon parcours était une œuvre d’art, ce serait peut-être une pièce un peu imparfaite, un peu cabossée, comme celles d’Annette Messager par exemple.
Affaires familiales d’Émilie Rousset
création le 9 juillet 2025 à La Chartreuse-CNES de Villeneuve-lez-Avignon dans le cadre des Rencontre(s) d’été – Festival d’Avignon
durée 2h10
Tournée
19 au 3 octobre 2025 au Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne (France)
7 et 8 octobre 2025 au Lieu Unique, Scène nationale de Nantes (France)
3 au 12 décembre 2025 au Centre Dramatique National Orléans (France)
11 et 12 février 2026 à Points Communs, Nouvelle scène nationale de Points Cergy-Pontoise / Val d’Oise (France)
12 et 13 mars 2026 au Volcan, Scène nationale du Havre (France)
18 au 20 mars 2026 à la Scène nationale de l’Essonne, Agora-Desnos / Evry-Courcouronnes (France)
Conception, écriture, mise en scène d’Émilie Rousset
Avec Saadia Bentaïeb, Antonia Buresi, Teresa Coutinho, Ruggero Franceschini, Emmanuelle Lafon, Núria Lloansi, Manuel Vallade
Conception du dispositif scénographique de Nadia Lauro
Musique de Carla Pallone
Collaboration à l’écriture – Sarah Maeght
Création lumière de Manon Lauriol
Conception audiovisuel – Joséphine Drouin Viallard et Alexandra de Saint Blanquat
Cadrage additionnel Italie – Tommy
Cadrage additionnel Espagne – Maud Sophie
Montage – Carole Borne, avec le renfort de Gabrielle Stemmer
Assistante à la mise en scène- Elina Martinez
Costume d’Andréa Matweber
Dispositif son et vidéo de Romain Vuillet
Régie plateau & régie générale – Jérémie Sananes
Surtitrage – Panthea | Juliette Rivens & Anna Livesey