À l’origine, il y a le témoignage d’Eva Ståhl, cette infirmière suédoise rescapée du pire. En mission au camp de réfugiés palestiniens de Tel al-Zaatar, au nord-est de Beyrouth, elle rapporte dans ce récit, ce qu’elle a vécu, en cette année 1976. Le siège imposé par les phalangistes, le massacre perpétré contre une population essentiellement civile la nuit du 12 août, son corps mutilé par les bombes, son mari mort à ses côtés, et bientôt la perte de son bébé à sept mois de grossesse. Malgré tout ce qui la frappe personnellement, elle n’a qu’une seule ambition : donner sa voix de femme occidentale – que l’on écoute, donc – au peuple de Palestine, invisible aux yeux du monde.
Retracer l’horreur

En tirant le fil de ce premier récit, Chrystèle Khodr pose les jalons de son travail documentaire. Silence, ça tourne n’a pas vocation à esquisser la biographie d’Eva Ståhl, mais son histoire est l’une des rares à pouvoir témoigner du destin de ce camp, six ans avant le massacre de Sabra et Chatila. Dans sa recherche, l’artiste exhume aussi d’autres voix, qui viennent s’ajouter à celle de l’infirmière. De Jean Hoefliger, chef de la délégation de la Croix-Rouge sur place, à Youssef El Iraqi, à la tête du Croissant-Rouge dans le camp, en passant par le reporter de guerre suédois Anders Hasselbohm, les voix s’entremêlent pour décrire le même enfer.
Les points de vue ont beau se multiplier, c’est une vision de cauchemar qui s’impose dans l’imaginaire. Il faut dire que, dans le rapport qu’elles font de cet épisode de terreur, les archives sont d’une grande crudité. Après avoir vécu l’impensable, les mots des témoins et victimes ressortent avec une violence inouïe. Celle-ci restera toujours amoindrie face à la réalité de Tel al-Zaatar.
Réactiver l’archive
Dans sa démarche d’écriture, Chrystèle Khodr s’intéresse notamment à cette notion d’archive et à ce qu’elle dit de notre relation à l’Histoire. D’une part, il y a l’existence de ces documents, qui appartiennent à un passé qui parfois nous dépasse. D’autre part, il y a la décision de s’y pencher à nouveau, des décennies plus tard, un acte choisi pour tenter de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Sans se mettre en quête d’une vérité absolue, elle soulève ainsi la question de la subjectivité historique. Mais quelle que soit la lecture, celle-ci ne doit en aucun cas occulter les faits incontestables : 2000 morts, 6000 blessés et 1500 disparus.
Pour la mise en scène qu’elle cosigne avec Nadim Deaibes, l’autrice-interprète rappelle en permanence l’importance du document comme matériau artistique. Au cœur d’une scénographie du minimalisme et du symbole – deux tabourets et une table, modeste, sur laquelle repose une radiocassette –, ce sont bien les différents témoignages qui occupent l’espace jusqu’à le saturer. Représentés par des bandes magnétiques, déroulées au fil du récit, accrochées et entrelacées, elles figurent comme un rempart autour de Chrystèle Khodr. Sur elle se referme alors un piège, celui d’une histoire qui s’est emmêlée à force de n’avoir pas été suffisamment racontée.
La distance du théâtre

Il est évidemment impossible de ne pas entendre, derrière ces mots qui ont traversé cinq décennies, le bruit du génocide qui veut au même moment d’éteindre Gaza. Il serait d’ailleurs insensé de penser que le parallèle pourrait être involontaire. Se confrontant à cette réalité brûlante d’hier et d’aujourd’hui, Chrystèle Khodr parvient pourtant à convoquer le théâtre comme outil essentiel à sa narration.
Dans sa construction, cette théâtralité est ce qui permet à l’indicible d’être entendu. Les phrases sont répétées, martelées, comme pour asseoir leur réalité. Le jeu de reconstitution est exclusivement réservé aux « cas d’urgence théâtrale ». Ces rares moments appuient sur des situations invraisemblables, bien que véridiques, qui mettent l’accent sur la faille qui s’est creusée depuis longtemps entre les décideurs et les conséquences de leurs actes. Alors une forme de justice semble peu à peu se rétablir, tandis que la parole des survivants parvient au public avec une intense clarté.
Le son du silence
Structurant la pièce en chapitres en alternant l’obscurité et la lumière, Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes font par ailleurs ressortir la puissance de ce texte à travers le silence qui lui répond. Face à un public particulièrement réceptif, il prend toute son ampleur. Fruit du travail de Ziad Moukarzel, au bruit de fond des bandes d’enregistrement réplique celui de la salle. Dans le mutisme d’aujourd’hui résonne celui d’hier. Silence, le monde tourne… en rond ?
Silence, ça tourne de Chrystèle Khodr
Créé en Suède le 23 février 2023 au Riksteatern
Créé en France le 29 octobre 2025 au TNP – Villeurbanne dans le cadre du Festival Sens Interdits
Du 29 au 31 octobre 2025
Durée 1h.
Tournée
6 et 7 nov 2025 au Théâtre La Vignette – Montpellier dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée
8 nov 2025 à La Bulle Bleue – Montpellier dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée
14 nov 2025 avec le Théâtre Molière Sète, à La Passerelle, dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée
18 au 22 nov 2025 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles
26 au 30 nov 2025 à la MC93 – Bobigny
10 au 18 mars 2026 au Théâtre de la Bastille – Paris
20 mars 2026 au Théâtre Joliette – Marseille dans le cadre de la Biennale des écritures du réel
Ecriture et jeu : Chrystèle Khodr
Mise en scène : Nadim Deaibes et Chrystèle Khodr
Scénographie et lumières : Nadim Deaibes
Son : Ziad Moukarzel