Photo de répétition © Marie Clauzade

Plongée dans les méandres de Mémoire de fille

À Montpellier, la Cité européenne du Théâtre accueille l’équipe chorale de cette pièce initialement créée en Allemagne. À quelques jours de la première de la recréation française, immersion dans les coulisses de ce seule-en-scène à la portée universelle.
11 novembre 2025
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Sarah Kohm et son assistante-interprète Franziska Baur sont en place au premier rang face à leurs pupitres. Devant elles, sur le plateau du Théâtre Jean-Claude Carrière, s’étend la scénographie de Mémoire de fille, dont elles préparent la recréation française, trois ans après une première version conçue pour la Schaubühne à Berlin. Main dans la main avec la dramaturge Elisa Leroy et l’interprète originale Veronika Bachfischer, avec qui elle partage la parentalité du projet, la metteuse en scène se plonge à nouveau dans le livre d’Annie Ernaux. Cette fois, la pièce sera jouée dans la langue de son autrice, et c’est la comédienne Suzanne de Baecque qui la portera.

En résidence à Montpellier depuis deux semaines, c’est la première fois que l’équipe ouvre ses répétitions aux regards extérieurs. Un moment précieux qui permet aussi bien d’apaiser les doutes que de soulever des questionnements. Pour l’occasion, des étudiants du Lycée Georges Clemenceau option Théâtre-Musique-Danse ont fait le déplacement, et se joignent aux équipes de la Cité européenne du Théâtre qui assistent à ce rendez-vous. Au programme, c’est un filage qui attend ces spectateurs privilégiés, une mise bout-à-bout de la pièce pour témoigner autant du travail accompli que de celui qu’il reste à faire. Et à en croire les retours des apprentis artistes, la pièce touche déjà juste à bien des niveaux.

Re-créer
De gauche à droite : Veronika Bachfischer © Debora Mittelstaedt / Elisa Leroy © Martin Teschner / Sarah Kohm © Meike Kenn

Il faut dire que le dispositif scénique a déjà été éprouvé, puisqu’il reprend les éléments imaginés par l’artiste Lena Marie Emrich pour la création allemande. Dans cet espace habité d’éléments épars – une table et ses chaises, une desserte de cantine –, un grand paravent translucide aux vitres teintées occupe une place centrale. Modulable à l’envi, avec ses cinq pans mobiles, il transforme le plateau et crée les différents espaces de narration nécessaires à la dramaturgie.

Pour autant, la scénographie seule, toute pertinente et solide soit-elle, ne suffit pas à assurer la viabilité d’une création. Ce cocon a beau la rassurer quelque peu, Suzanne de Baecque est encore en plein vertige face à ce qu’elle est en train d’affronter : un monologue de plus d’une heure et demie, dans l’impossible récit d’un viol et de ses conséquences sur la vie intime de cette femme qu’est Annie Ernaux. Et si, à quelques jours de la première, le texte lui échappe encore à de rares reprises, la peau de l’actrice colle incontestablement au projet qui est en train de prendre forme.

À travers les mots

Et pour cause, à travers ce témoignage, relaté plus de cinquante ans après les faits par l’écrivaine, se dessinent en réalité des considérations bien plus vastes. Émerge le rapport de cette jeune fille à son propre désir et à sa sexualité, contraints par une société qui, dans les années 1950, se plient naturellement à un modèle de domination patriarcale. Les mots de l’autrice mènent alors Sarah Kohm, Elisa Leroy et Veronika Bachfischer à se poser une simple question : « Ne serions-nous pas nous aussi “cette fille” ? ».

Cette recherche d’universalité est d’ailleurs à l’origine de la dramaturgie du projet. « Lors de la création du spectacle en 2021 à Berlin, explique Elisa Leroy, Annie Ernaux et son œuvre étaient encore moins connues en Allemagne qu’en France. Cela nous a permis de centrer le spectacle original sur l’histoire d’Annie D comme intemporelle, transgénérationnelle. Dans cette nouvelle version, un des enjeux majeurs sera de recréer cet effet, alors que Mémoire de fille et son contexte sont plus proches des spectateurs et spectatrices en France, qui viendront au théâtre avec des attentes plus précises ».

Du roman au plateau
Photo de répétition © Marie Clauzade

Ainsi, Mémoire de fille se construit en multipliant les récits et les narratrices. Dans son livre, la lauréate du Nobel de littérature 2022 se raconte déjà à deux temps. Celui de l’écriture, du « je », de la femme de lettres de plus 70 ans. Et celui du vécu qui, à la troisième personne, instaure une distance lourde de sens sur le regard qu’elle porte sur la jeune fille qu’elle a été. Pour Sarah Kohm, cette double lecture est l’un des enjeux du travail en cours : « Nous avons surtout exploré la tension entre ces deux niveaux : entre l’expérience vécue – un jeu corporel, sensuel, immédiat – et une attitude plus épique et réflexive, qui reflète le regard rétrospectif de l’Annie adulte sur la jeune Annie ».

À ces deux niveaux s’ajoutent encore les textes personnels apportés par Veronika Bachfischer, que Suzanne de Baecque doit désormais faire siens, en plus de sa propre histoire qui se raconte en filigrane. La pièce devient prétexte à une parole qui se répand toujours davantage. « Annie Ernaux elle-même a utilisé cette image après la première à Berlin, confie la comédienne allemande : je reprends le flambeau qu’elle m’a transmis afin que le public puisse le reprendre à son tour. Aujourd’hui, ce relais se double ».

Autant dire qu’en étant seule au plateau pour porter toutes ces voix, Suzanne de Baecque a de quoi développer une vaste palette d’interprétation. Et c’est précisément en quête de cette précision de tissage qu’elle est désormais impliquée aux côtés de Sarah Kohm. Le squelette de la pièce est planté, tout comme les lumières de Thomas Clément de Givry et la musique de Leonardo Mockridge, qui se sont adaptées à cette nouvelle mise en scène. Reste à finir de l’habiller de sa chair dramatique, de ses nuances, de ses reliefs et de ses profondeurs. Un travail déjà bien engagé, à en juger par ce premier filage public.


Mémoire de fille d’après Annie Ernaux (Éditions Gallimard)
Spectacle initialement créé en allemand en 2022 à la Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin.
Création française à la Cité européenne du Théâtre – Domaine d’O – Montpellier
Du 14 au 19 novembre 2025
Durée 1h40.

Tournée
26 novembre au 6 décembre 2025 au Théâtre des Abbesses –
Théâtre de la Ville – Paris
23 janvier au 25 janvier 2026 au Théâtre des Capucins –
Théâtres de la Ville de Luxembourg
13 février 2026 au Théâtre des Salins – Martigues

Avec Suzanne de Baecque
d’après Mémoire de fille d’Annie Ernaux (Éditions Gallimard)
Avec des textes originaux de Veronika Bachfischer et des textes supplémentaires pour la version française de Suzanne de Baecque
Une création théâtrale de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm et Elisa Leroy
Mise en scène – Sarah Kohm
Interprétation simultanée – Franziska Baur
Assistanat à la mise en scène – Franziska Baur et Coline Le Bellec
Musique – Leonardo Mockridge
Régie son et régie plateau – Hervé Ahivi et Sébastien Grange
Scénographie et costumes – Lena Marie Emrich
Assistante à la scénographie – Yasmine Ghozzi
Habilleuse et accessoiriste – Lucie Lizen
Maquillage et coiffure – Coraline Monfort
Création lumière – Thomas Clément de Givry
Assistante à la création lumière – Lisa Wright
Dramaturgie – Elisa Leroy
Traduction des textes de Veronika Bachfischer, Isabelle Liber
Avec les voix de Lou Chauvain, Mélodie Richard, Elizabeth Mazev, Christine Guerdon

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