Dans les tréfonds de sa Mémoire de fille, le temps a délavé la couleur des décors. Il faut dire que les années ont passé, depuis cet été de l’année 1958. Annie ne s’appelait pas encore Ernaux, pourtant cette jeune fille qu’elle regarde maintenant du haut de ses soixante-dix ans a construit la femme qu’elle est devenue. Sortie pour la première fois de sa campagne pour encadrer une colonie de vacances, elle espérait y connaître aussi bien l’amour que le sexe. Elle en reviendra avec des désillusions, des traumatismes et une rage de se battre contre une société masculiniste qui a voulu, sans qu’elle s’en aperçoive, décider pour elle.
L’histoire d’Annie

De ce matériau d’une grande intensité intime, Veronika Bachfischer, Sarah Kohm et Elisa Leroy en ont imaginé une adaptation qui met l’accent sur la sensibilité et la fragilité. Seule pour habiter l’immense plateau, Suzanne de Baecque y apparaît d’abord presque effacée, comme s’excusant de devoir prendre la parole en public. La voix hésitante soutenue par un micro tenu à la main, elle introduit d’abord la pièce sans s’imposer. Elle sait qu’elle s’apprête à franchir une limite qui ne souffrira aucun retour.
C’est le point de départ d’une performance d’actrice de haute volée. Enchaînant les différents niveaux de narration, la comédienne s’engage dans un monologue à plusieurs voix, retraçant les premières fois de la jeune Annie dans un équilibre précaire entre les émotions du vécu et la distance du récit. Oscillant de l’un à l’autre avec subtilité, Suzanne de Baecque se fait progressivement la voix et le corps de cette femme qui finit par s’affirmer par elle-même en dépit des injonctions, des conventions… malgré le viol.
Réminiscences

Sur scène comme au fil du texte, les éléments qui constituent l’histoire apparaissent par réminiscences. Ici une table de réfectoire et une desserte de cantine qui rappellent la colonie autant que les troubles alimentaires qui hanteront Annie pendant des années. Là, une veste en cuir suspendue pour évoquer H, cet homme qui abuse d’elle et dont elle s’éprend follement. Comme la création sonore vient par moments soutenir la parole au plateau, l’essentiel de la scénographie tient de l’illustration, tant les mots qui parviennent au public pourraient se suffire à eux-mêmes.
Reste toutefois l’élément central qu’est ce grand paravent à cinq pans et aux vitres teintées. Il permet à Suzanne de Baecque de moduler l’espace pour mieux y revivre les souvenirs d’Annie. Tantôt protection, tantôt menace, il finit surtout par devenir le symbole de l’émancipation de l’autrice, et par là-même de toutes les femmes qui se sentent à leur tour concernées par ce qu’aborde Mémoire de fille.
Un monde d’hommes
Sans moralisation aucune, cette adaptation relaie la pensée d’Annie Ernaux autour de sa propre expérience. Depuis toujours soumise, malgré elle, aux attentes des hommes dans le cadre intime et social, il lui aura fallu plus de cinquante ans pour mesurer l’ampleur de l’impact que cela aura eu sur elle. Une parole en entraînant une autre, Veronika Bachfischer, Sarah Kohm et Elisa Leroy y voient une conscience que peuvent s’approprier toutes les femmes. Le texte et l’interprétation de cette pièce lui donnent en tout cas une dimension humaine particulièrement vibrante.
Mémoire de fille d’après Annie Ernaux (Éditions Gallimard)
Spectacle initialement créé en allemand en 2022, joué par Veronika Bachfischer, par la Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin.
Création française à la Cité européenne du Théâtre – Domaine d’O – Montpellier
Du 14 au 19 novembre 2025
Durée 1h30.
Tournée
26 novembre au 6 décembre 2025 : Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville – Paris
23 janvier au 25 janvier 2026 : Théâtre des Capucins – Théâtres de la Ville de Luxembourg
13 février 2026 : Théâtre des Salins – Martigues
Avec Suzanne de Baecque
d’après Mémoire de fille d’Annie Ernaux (Éditions Gallimard)
Avec des textes originaux de Veronika Bachfischer et des textes supplémentaires pour la version française de Suzanne de Baecque
Une création théâtrale de Veronika Bachfi scher, Sarah Kohm et Elisa Leroy
Mise en scène – Sarah Kohm
Interprétation simultanée – Franziska Baur
Assistanat à la mise en scène – Franziska Baur et Coline Le Bellec
Création sonore – Leonardo Mockridge
Directeur technique – Matthieu Bordas
Régie son et régie plateau – Hervé Ahivi et Sébastien Grange
Scénographie et costumes – Lena Marie Emrich
Assistante à la scénographie – Yasmine Ghozzi
Costumière et accessoiriste – Lucie Lizen
Maquillage et coiffure – Coraline Monfort
Création lumière – Thomas Clément de Givry
Assistante à la création lumière – Lisa Wright
Dramaturgie – Elisa Leroy
Traduction des textes de Veronika Bachfischer, Isabelle Liber
Avec les voix de Lou Chauvain, Mélodie Richard, Elizabeth Mazev, Christine Guerdon
Cité européenne du théâtre, Domaine d’O Montpellier