Dans la grande salle du Théâtre du Nord, quelques élèves de l’école se sont discrètement glissés dans les gradins pour assister aux répétitions de Lorenzaccio. Devant la table de mixage, micro à la main, David Bobée observe le plateau avec l’attention calme d’un chef d’orchestre. Attentif à tout, son regard circule de la salle à la scène. Il glisse un mot à son assistante, règle un dernier détail avec les techniciens du son et de la lumière.
Avant de lancer le travail, il détaille le programme de l’après-midi. Ce premier bout-à-bout doit permettre de vérifier les transitions, les déplacements des acteurs autant que ceux de l’imposante scénographie mobile. Sur scène, un mur de douze colonnes occupe déjà l’espace. En coulisses, les comédiens ajustent leurs costumes tandis que, dans la salle, les derniers réglages techniques se peaufinent. Malgré l’ampleur de la machinerie et la concentration qu’elle exige, l’atmosphère reste étonnamment détendue, presque joyeuse.
Résonner au temps présent

Pour David Bobée, revenir aujourd’hui à Lorenzaccio répond à une nécessité profondément contemporaine. « Le besoin de revenir à ce texte s’est imposé pendant l’entre-deux-tours des dernières législatives, au moment où l’hypothèse d’un gouvernement d’extrême droite devenait très concrète, explique-t-il. » Ce qui le frappe alors n’est pas seulement la peur, mais surtout « notre incapacité à trouver des outils de résistance, à jouer collectif face à l’avènement du pire politique de notre humanité. »
Dans la Florence d’Alfred de Musset, tout le monde parle de République, de morale et de courage, mais personne ne semble réellement prêt à agir. Les grandes familles républicaines complotent dans l’ombre, assassinent dans les ruelles, mais hésitent, tergiversent à aller au-delà pour préserver quoi qu’il en coûte leurs intérêts. Cette paralysie politique traverse toute la pièce. « Lorenzaccio raconte précisément cette impossibilité du peuple à se fédérer pour résister, poursuit-il. » Alors revient cette phrase de Lorenzo, devenue pour lui presque un manifeste amer : « Si jamais il te prend l’envie d’agir, coupe-toi les bras, car tu te rendras vite compte qu’il n’y a que toi qui en aies. »
Au fil des scènes, Florence déborde largement le cadre de la reconstitution historique. La cité imaginée par David Bobée ressemble à un monde sous tension, gagné par l’usure démocratique, la tentation autoritaire et l’impression diffuse que plus personne ne sait réellement comment agir face à la violence du pouvoir.
La scène comme un monde au bord de la ruine
D’immenses rideaux noirs tombent des cintres. Recouverts de poussière blanche et de traces de plâtre, ils évoquent à la fois un palais délabré, une ruelle coupe-gorge ou l’atelier abandonné d’un sculpteur. Tout semble porter les stigmates d’un monde fissuré, au bord de l’effondrement.
En fond de scène, douze colonnes occupent l’espace. Aucune n’est intacte. Certaines s’élèvent jusqu’aux cintres, d’autres restent tronquées à hauteur d’homme. Ici un vestige corinthien, là une pilier brutaliste de béton laissant apparaître son treillis métallique rouillé. Certaines portent des entailles, des coulures rouge sang, des gravures, comme si plusieurs siècles de violence politique avaient imprimé leur mémoire directement dans la pierre.
Conçue avec Léa Jézéquel, la scénographie repose entièrement sur cette idée d’un monde en ruine. « Une colonne sert à porter quelque chose de plus grand que nous. Seule, elle ne sert à rien. À plusieurs, elle prend tout son sens. C’est presque un symbole de citoyenneté, explique David Bobée. »
Puis les colonnes commencent à bouger. Poussées par les techniciens et les comédiens, elles glissent lentement, recomposent l’espace, ouvrent des perspectives. Tout est encore en rodage. Certaines trajectoires se cherchent, quelques déplacements demandent à être affinés. Bien que tout se passe à vue, tout doit être invisible. Mais déjà, le ballet scénographique apparaît. En quelques secondes, le plateau devient place florentine, salle du trône, chambre secrète ou alcôve de conspirateurs. Les réglages lumières sont l’une des clés de voûtes de cette recomposition permanente. Tout doit être parfaitement chorégraphié.
David Bobée parle peu. Il regarde beaucoup. Il laisse les scènes aller jusqu’au bout avant de revenir sur un détail, un silence trop long, une phrase précipitée, un regard manqué ou un déplacement qui vient casser une tension. À de rares occasions, il descend au plateau vérifier un angle de lumière, la circulation des artistes et techniciens ou pour voir directement avec les acteurs et actrices d’infimes ajustements tant dans leur posture que l’intention derrière un mot, une parole.
George Sand dans l’ombre d’Alfred de Musset

En travaillant sur la pièce, David Bobée raconte avoir redécouvert l’importance du rôle joué par George Sand dans la genèse de Lorenzaccio. C’est elle qui a mené les recherches historiques, notamment dans les chroniques de Varchi, et a compris la portée politique de cette histoire florentine avant de confier son manuscrit inachevé à Alfred de Musset.
Le spectacle tresse ainsi les deux écritures, la force politique et narrative de l’une venant dialoguer avec la langue poétique de l’autre. « Je n’ai pas rajouté un mot, c’est uniquement un travail de montage entre les deux œuvres, insiste le metteur en scène. » Cette double matière circule partout sur le plateau. La langue garde son ampleur romantique tout en trouvant des appuis très contemporains et plus féministes.
Une République fatiguée
Sur scène, Greg Germain impose une gravité silencieuse. Long manteau brun sur les épaules, il incarne Philippe Strozzi comme un homme qui aurait déjà traversé trop de défaites politiques pour croire encore pleinement à la victoire. Pour David Bobée, le personnage incarne la République elle-même : ancienne, fragile, magnifique et déjà vacillante. À 83 ans, le comédien questionne encore une intention, une intonation, un déplacement. Quand il regarde les acteurs qui jouent ses enfants parler de révolution, quelque chose de très concret se joue. Dans son regard, sa posture, on lit la fatigue d’un idéal démocratique incapable de résister à la brutalité du pouvoir.
Autour de lui gravitent Pierre et Louise Strozzi. Plusieurs personnages ont été supprimés, notamment la marquise Cibo, afin de recentrer la pièce sur ses enjeux politiques. Louise prend alors une place nouvelle. Jade Crespy lui donne l’intensité et la fougue d’une jeune militante qui refuse l’injustice et est prête au combat. Une partie des répliques révolutionnaires de Pierre lui ont d’ailleurs été confiées.
Face à elle, Jules Turlet, artiste chansigneur, interprète Pierre en langue des signes. Immédiatement, les scènes changent de nature. Certains personnages comprennent ce qu’il signe, d’autres non. Les tensions se déplacent, les silences prennent une autre densité. Derrière le fort en tête de la pièce, cela donne au personnage une belle fragilité. David Bobée signe lui-même régulièrement pendant les répétitions pour échanger avec l’acteur. « Ce n’est pas une démarche d’accessibilité, insiste-t-il. C’est une démarche de banalisation de la représentativité du handicap. »
Cette réflexion traverse toute la production. Le Théâtre du Nord développe notamment un système de lunettes permettant de diffuser des surtitres adaptés ou des interprètes LSF incrustés presque holographiquement sur le plateau. Même les choix techniques deviennent ici des gestes politiques.
Félix Back, un Lorenzo en clair-obscur

Puis Félix Back entre en scène. Longiligne, silhouette gracile, extrêmement pâle sous les lumières de Stéphane Babi Aubert, le jeune acteur, tout juste sorti de l’école du Nord, semble parfois presque translucide. David Bobée parle de lui comme d’un acteur à « la peau diaphane sous laquelle on sent palpiter le tourment. »
Mais ce qui frappe surtout, c’est sa manière de faire entendre la langue. Son Lorenzo n’a rien du héros romantique figé dans les souvenirs scolaires. Le phrasé garde quelque chose d’un peu ancien, presque hérité d’un autre temps, mais traversé de ruptures très contemporaines. Certaines phrases tombent sèchement, d’autres semblent suspendues avant de se briser net. Lorenzo paraît simultanément appartenir à plusieurs époques.
Dans une scène avec Tebaldeo, interprétée par Djamil Mohamed, les lumières sculptent un espace presque irréel. Une fumée épaisse envahit le plateau, un jaune sulfureux découpe les silhouettes. Les corps se rapprochent lentement dans une tension ambiguë, à la fois sensuelle et menaçante. Violence, désir, domination et fragilité coexistent dans un même mouvement.
Le tyran comme figure de séduction
Face à lui, Mexianu Medenou compose un Alexandre de Médicis ambigu, inquiétant et séduisant à la fois. Corps puissant, sourire facile, gestes sensuels, ambivalent, avant de devenir brutalement prédateurs, il joue avec l’attraction qu’exerce le pouvoir tel un félin s’amusant avec sa proie. « Je trouvais intéressant que le tyran ne soit pas uniquement un monstre, mais aussi quelqu’un dont on a envie d’être l’ami », explique David Bobée. Pour le metteur en scène, le choix des interprètes engage aussi une lecture politique de l’histoire. Il rappelle qu’Alexandre de Médicis était noir, surnommé « le Maure de Florence », une réalité souvent effacée des récits européens et que le spectacle remet ici au premier plan.
Au fil de la répétition, David Bobée ajuste encore un déplacement de colonne, reprend un tempo, vérifie un effet de lumière, affine une respiration. Il parle souvent de « rendre possible l’impossible ». Pour lui, Lorenzaccio appartient à ces œuvres réputées irréalisables tant elles multiplient les changements de lieux, les ruptures de ton et les débordements romantiques. C’est précisément ce qui le passionne.
Envoyé spécial à Lille
Lorenraccio d’après George Sand et Alfred de Musset
Théâtre du Nord
Du 18 mai au 5 juin 2026
Durée estimée 3h.
Adaptation et mise en scène de David Bobée
Avec Yassim Aït Abdelmalek, Félix Back, Jade Crespy, Catherine Dewitt, Ambre Germain Cartron, Greg Germain, Grégori Miège , Mexianu Medenou, Arnaud Chéron, Djamil Mohamed, Nicolas Moumbounou, Miya Péchillon, Jules Turlet
Scénographie de David Bobée et Léa Jézéquel
Lumière de Stéphane Babi Aubert
Vidéo de Wojtek Doroszuk
Musique de Jean-Noël Françoise
Costumes de Samuel Bobée et Mayuko Tsukiji
Construction décor et réalisation des costumes Atelier du Théâtre du Nord
Assistanat à la mise en scène – Sophie Colleu