Frédérique Aït-Touati & Nathalie Vimeux © César Vayssié

Frédérique Aït-Touati et Nathalie Vimeux : « Croire à la puissance d’un lieu pour inventer des manières de vivre ensemble »

À la tête du Théâtre de la Cité internationale depuis moins d'un an, les deux nouvelles directrices en re-dessinent le projet. Artistes et chercheurs s'y croisent, l'international reprend ses quartiers et les 8 000 résidents de la Cité sont invités à entrer dans la danse. Rencontre avec un tandem qui veut faire du théâtre un lieu où penser et vivre le monde autrement.
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Comment vous êtes-vous rencontrées et qu’est-ce qui vous a donné envie de diriger ce lieu ensemble ?

Frédérique Aït-Touati : Il y a une dizaine d’années, en 2014-2015, au Théâtre Nanterre-Amandiers. Nathalie (Vimeux) travaillait aux côtés de Philippe Quesne et, de mon côté, je co-dirigeais avec Bruno Latour un programme expérimental à Sciences Po, l’École des arts politiques. Nathalie et Philippe nous ont invités en résidence, et nous avons conçu ensemble un projet un peu fou, une conférence fictionnelle sur le climat, six mois avant la COP21 de Paris. Des centaines d’étudiants du monde entier rejouaient la négociation en y intégrant les océans, les canicules, les forêts…

Nathalie Vimeux : … et des délégations non humaines ! Nous avions investi tout le théâtre, vraiment tout, les plateaux, les loges, le jardin, les bureaux, les sous-sols.

Frédérique Aït-Touati : Ce projet nous a beaucoup marquées, les étudiants aussi. Je crois que nous avons eu envie de poursuivre à une autre échelle cette expérience qui mêlait des questions politiques et esthétiques tout en engageant pleinement un lieu. Quand on nous a parlé du théâtre de la Cité internationale, le lien nous a semblé évident. Nous sommes entourées de 8 000 résidents venus du monde entier, au milieu d’un parc, dans un endroit absolument singulier. C’est une manière de poursuivre cette utopie qui nous tient à cœur toutes les deux, croire à la puissance du théâtre pour penser, rêver et réunir les gens autour d’un projet à la fois politique et esthétique.

La Cité internationale porte elle-même cette utopie dans son histoire…
La coupole du Théâtre de la Cité internationale © Mario Pignata Monti
La coupole du Théâtre de la Cité internationale © Mario Pignata Monti

Nathalie Vimeux : Elle est un produit de l’entre-deux-guerres et a été pensée comme un outil pour préserver la paix. L’idée était de réunir les jeunesses du monde entier pour les faire vivre, dialoguer et échanger ensemble. Cela n’a pas complètement fonctionné, mais l’utopie demeure. Il y a même une urgence, aujourd’hui, à la réactiver dans le contexte politique, géopolitique, social et écologique que nous connaissons.

Frédérique arrive également avec sa casquette de directrice de recherche au CNRS et sa longue histoire de collaboration théâtrale avec Bruno Latour, mais aussi avec beaucoup d’autres chercheurs et chercheuses. Notre envie est de rendre la recherche accessible au public tout en la rendant sensible, et de permettre à deux mondes, celui des artistes et celui des chercheurs, de se rencontrer.

Comment cette rencontre va-t-elle se traduire concrètement ?

Frédérique Aït-Touati : Nous accueillons à partir de la rentrée un institut de recherche du CNRS, l’Institut pour une Terre habitable, qui va être créé et va se développer ici, au sein du théâtre. C’est, à ma connaissance, un montage inédit. Cela illustre parfaitement le projet que nous portons avec Nathalie. Ce qui nous intéresse, c’est l’habitabilité au sens large. Pas seulement l’écologie ou l’environnement, mais la manière dont nous habitons ensemble et partageons le monde.

Cela touche aux questions politiques et sociales, aux rapports entre les femmes et les hommes, au postcolonial, aux futurs désirables, autant qu’à l’esthétique, à l’architecture, à l’anthropologie ou à la philosophie. Nous partageons cette envie d’être profondément interdisciplinaires, aussi bien du côté artistique que du côté de la recherche.

De jeunes chercheurs et de jeunes artistes seront notamment accueillis ensemble en résidence. Le mois de mars sera entièrement consacré à la recherche-création. Tous les plateaux et toutes les forces vives du théâtre seront mobilisés. Il ne s’agit pas simplement de faire cohabiter deux mondes dans un même bâtiment, mais de les amener à travailler ensemble et de voir ce qui peut en naître. Nous gardons d’ailleurs volontairement une partie de la programmation ouverte à partir d’avril afin de laisser émerger des projets. C’est une temporalité assez inhabituelle pour un théâtre.

L’international constitue l’autre grand axe de votre projet…
La Maison de Bernarda Alba
La Maison de Bernarda Alba de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy © Martin Argyroglo

Nathalie Vimeux : Le théâtre possède une identité forte, même si les dix dernières années ont peut-être été moins tournées vers les formes hybrides, pluridisciplinaires et internationales. Nous voulons renouer pleinement avec cette histoire. Il y a vingt ou trente ans, des artistes qui venaient pour la première fois en France ont été découverts ici, Rodrigo García par exemple.

Nous souhaitons retrouver ce lien avec la scène internationale, alors même que les frontières entre les disciplines deviennent de plus en plus poreuses. Il s’agit aussi de s’adresser à la jeunesse avec un langage qui fasse écho à ses préoccupations et de la placer véritablement au cœur du projet.

Nous allons également développer une programmation musicale et festive. Dans la période que nous traversons, faire la fête, danser, ce sont aussi des manières de se rencontrer et d’échanger. Et nous ne pouvons pas nous intéresser à la jeunesse sans regarder la question de sa santé mentale. Nous allons donc développer des projets avec des structures qui accompagnent des adolescents et de jeunes adultes en difficulté psychique, en lien avec les artistes de la saison. Toutes nos actions culturelles seront directement reliées aux spectacles.

Vous êtes dans les murs depuis plusieurs mois. Qu’avez-vous découvert que vous n’aviez pas forcément imaginé en arrivant ?

Frédérique Aït-Touati : Qu’il y avait beaucoup à construire, ou à reconstruire, notamment le lien avec la Cité, les étudiants, les résidents et les maisons. Quand vous voyez ce théâtre installé au milieu de la Cité internationale, vous pensez que tout est déjà là. En réalité, beaucoup reste à faire, et c’est passionnant.

La Cité est un campus international unique en France. Nous ne sommes pas un théâtre étudiant, mais nous appartenons à un écosystème qui possède son propre rythme, avec une semaine d’accueil en septembre, une grande fête en juin, des étudiants qui arrivent et repartent au cours de l’année. Nous souhaitons tenir ensemble ces deux identités, celle d’un théâtre public parisien ouvert sur l’international et celle d’un lieu profondément inscrit dans la vie de la Cité.

Nathalie Vimeux : Nous voulons que les étudiants participent réellement à la vie du théâtre, pas seulement comme spectateurs. Nous réfléchissons même à leur place dans sa gouvernance pour qu’ils puissent vraiment se sentir chez eux.

Dès notre arrivée, nous avons par exemple constitué un groupe d’étudiants de la Cité que nous avons emmené au festival Premières, au Maillon à Strasbourg. Ils ont vu tous les spectacles et devaient en choisir un que nous nous engagions à programmer. Leur choix s’est porté sur Language: no broblem, de Marah Haj Hussein, une jeune chorégraphe palestinienne installée à Anvers qui travaille justement sur les langues et les rapports de domination.

Aucun d’entre eux n’étudiait le théâtre. Ils venaient de pays et de cultures très différents, avec des regards parfois très éloignés sur les œuvres. Les débats ont été passionnants. Nous allons renouveler cette expérience avec un nouveau jury.

Vous avez aussi imaginé des dispositifs qui doivent faire naître des projets directement au sein de la Cité ?
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl
Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness de Mackenzy Bergile © Fabian Hammerl

Nathalie Vimeux : Nous avons créé L’Archipel, un cercle de réflexion qui rassemble chercheurs et artistes, mais aussi des représentants des étudiants, afin de réfléchir ensemble à ce que peut être un théâtre aujourd’hui.

Nous avons également imaginé le label Made in the Cité pour identifier et mettre en valeur les projets qui naissent véritablement sur le territoire de la Cité. Ivana Müller va par exemple y déployer pendant six mois Réparer l’invisible. À partir d’enquêtes et d’échanges avec les habitants, elle va chercher des récits ou des personnes invisibilisés par l’histoire pour leur redonner une place. Il y aura notamment des ateliers de broderie qui permettront, à leur manière, de constituer une communauté. Tout ce travail débouchera au printemps sur des « actions de réparation ».

Plus pragmatiquement, comment le théâtre est-il financé ?

Nathalie Vimeux : Essentiellement par des ressources publiques, comme tout théâtre subventionné, avec l’État, la Ville de Paris, la Cité internationale et la Région Île-de-France. S’ajoutent évidemment les recettes de billetterie et le soutien de mécènes et de partenaires, notamment la Fondation d’entreprise Hermès à travers le festival Transforme.

Nous avons aussi un fort désir de partager la réflexion et la programmation avec d’autres partenaires. C’est une envie artistique autant qu’un besoin économique.

Frédérique Aït-Touati : C’est une autre manière de travailler, mutualiser les ressources et se mettre ensemble au service des artistes. Cela se fait déjà avec le Théâtre de la Bastille, le Festival d’Automne, le Centre Pompidou, le Centre culturel suisse ou Faits d’hiver. L’ambition est aussi de renforcer les relations avec nos voisins — le théâtre Silvia Monfort, le Théâtre 14, le Plus Petit Cirque du Monde —, mais également avec les institutions de recherche, celles qui travaillent autour du soin psychique, les lycées ou la mairie du 14e arrondissement. En somme, être un théâtre véritablement pris dans un réseau territorial.

La recherche dépasse donc largement la présence de l’Institut pour une Terre habitable ?

Frédérique Aït-Touati : Très largement, puisqu’elle irrigue le théâtre et ses activités à différentes échelles. Nous développons notamment un important projet avec PSL et le programme SACRe autour de la recherche-création. Dans le monde de la recherche, il manquait un véritable théâtre capable de reconnaître ces pratiques comme des pratiques contemporaines à part entière, et non comme quelque chose qui se glisserait dans les interstices d’une programmation.

Motor Unit de Sati Veyrunes © Marc Domage
Motor Unit de Sati Veyrunes © Marc Domage

Du côté des artistes, il existe parallèlement une forte appétence pour la recherche, les questions géopolitiques, féministes ou postcoloniales. Notre idée est de permettre un branchement direct entre ces deux mondes qui se cherchent depuis longtemps.

Comment ces lignes directrices se retrouvent-elles dans la programmation ?

Nathalie Vimeux : Nous cherchons des artistes concernés par le monde qui les entoure et par ces questions d’habitabilité au sens large, capables de porter sur elles un regard poétique, politique et artistique. Nous sommes également attentives à la recherche de nouvelles formes. Et puis nous voulons provoquer des croisements entre artistes français et étrangers, mais aussi entre différentes générations.

Quels artistes incarnent particulièrement cette première saison ?

Nathalie Vimeux : Nous ouvrons avec Tianzhuo Chen, un artiste chinois installé à Berlin, venu notamment des arts plastiques. Avec le performeur Siko Setyanto et des musiciens indonésiens, il s’est inspiré des habitants de Lamalera, en Indonésie, et de leur relation très particulière à la nature. Ocean Cage mêle théâtre, danse, cinéma, musique et arts plastiques.

Nous avons aussi souhaité provoquer des rencontres entre générations. Sati Veyrunes, jeune interprète et chorégraphe, présentera Motor Unit, un diptyque où elle a demandé à des chorégraphes plus âgés de lui transmettre leurs solos. Nous avons proposé à Loïc Touzé, qui présentera Je suis lent, de partager la même soirée. Loïc a énormément compté pour toute une génération de chorégraphes. Les réunir nous intéressait particulièrement.

Il y aura également les dernières représentations d’Autothérapie de Mackenzy Bergile, en collaboration avec le Théâtre de la Bastille.

Frédérique Aït-Touati : Mackenzy Bergile viendra aussi une semaine en résidence à la Cité pour préparer sa prochaine création. Ce lieu raconte une partie de l’histoire mondiale de la France au XXe siècle, à travers les maisons présentes mais aussi celles qui sont absentes. Son histoire coloniale et décoloniale rejoint directement les sujets qui traversent son travail.

L’international est également essentiel. Nous accompagnons le Festival d’Automne autour du portrait de Back to Back Theatre, compagnie australienne composée d’artistes en situation de handicap intellectuel, avec Ganesh Versus the Third Reich. Cela croise aussi nos réflexions autour de la santé mentale et des différentes manières d’habiter le monde.

Nous pouvons également citer Latifa Laâbissi ou Smaïl Kanouté. Notre saison témoigne d’un souci de continuité avec l’histoire du Théâtre de la Cité internationale, qui a depuis ses origines défendu ce goût de l’hybridation, de la performance, du théâtre et de la danse. Mais cette programmation témoigne aussi d’un nouveau souffle, avec davantage d’international, des formes expérimentales et un lien renforcé avec la Cité et ses résidents.

Comment avez-vous structuré cette première saison ?
Ocean Cage de Tianzhuo Chen et Siko Setyanto © Takuya Matsum

Nathalie Vimeux : Elle se construit en plusieurs temps. De septembre à février, nous travaillons avec de nombreux festivals et partenaires, notamment le Festival d’Automne et Transforme. En mars, nous consacrons l’ensemble du théâtre à la recherche-création. Des équipes de chercheurs et d’artistes seront accueillies en résidence à partir d’appels à projets ouverts pour expérimenter ensemble.

Puis, au printemps, trois temps forts permettront de sortir davantage des salles. Le week-end, nous proposerons de petits parcours et des itinérances dans la Cité. Le public pourra découvrir une performance dans une maison, puis un spectacle au théâtre…

Frédérique Aït-Touati : … un concert, une rencontre. Nous voulons profiter de cet écosystème exceptionnel. Les maisons possèdent chacune une identité très forte ; et puis nous avons un parc, ce qui est une chance extraordinaire à Paris, une terrasse et un café-restaurant qui fait pleinement partie de la vie du théâtre.

Quel pourrait être le fil rouge de cette première saison ?

Frédérique Aït-Touati : Un nouveau souffle. Le retour à l’international, la réouverture, des partenariats très concrets tout en laissant ouverts les possibles. Et puis il y a le plaisir, assez rare, de lancer un projet, d’embarquer une équipe et de rêver ensemble.


Théâtre de la Cité internationale

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