Tout est affaire de déplacement, dans le théâtre de Matthias Langhoff, dont l’écriture plateau semble avant tout se tenir à distance de toute notion de confort. Les trois textes de Heiner Müller, que le metteur en scène choisit de travailler quarante ans après la version scénique de l’auteur, constituent certes une base de réflexion à ce qui se joue. Mais dans cet espace qui refuse de rester figé, la parole se défend d’être un prétexte à la représentation. Ici la passivité n’est pas de rigueur. Le constat fait par Rivage à l’abandon, Médée-Matériau, Paysage avec Argonautes est collectif et nécessite l’implication de chacun.
L’étrange et le doute

La traversée imaginée en premier lieu par Matthias Langhoff tient bel et bien de l’observation. En invitant les spectateurs à investir le plateau pour y découvrir une partie de la scénographie comme on explore un musée, l’artiste sème négligemment les graines d’un théâtre qui a déjà pris vie. Tout autour, et jusque dans les cintres, les décors à venir – toiles immenses peintes par Catherine Rankl – se mêlent aux objets réels – références directes aux textes de Müller – exposés en vitrine.
Par fines couches, une atmosphère étrange s’installe entre ersatz de réalité – passée ou présente – et vision fantasmée. Pendant ce temps, le metteur en scène lui-même s’adresse au public autour de lui, achevant de brouiller les contours de ce qui est en train de se dérouler. Sur son bureau, la maquette de la scénographie dans laquelle il nous plonge grandeur nature interpelle. Les certitudes ont déjà toutes volé en éclat. Tout est flou dans cet espace–temps, pourtant tout semble parfaitement évident.
Un théâtre à construire
À l’image des tableaux qui les entourent, les « gardiens » de cette exposition sont les garants de la transmission d’une histoire qui oscille entre abstraction surréaliste et vérité tangible. Parmi eux, Frédérique Loliée et Marcial Di Fonzo Bo s’apprêtent à superposer les trois textes à l’immense collage plastique et sonore auquel ils appartiennent aussi. La proposition de Matthias Langhoff est ample, dense et inextricable, tout comme l’Europe dépeinte par Müller en sortie de Seconde Guerre mondiale est indissociable des sociétés qui sont les nôtres aujourd’hui.
C’est sur ces fondations communes que le metteur en scène, en collaboration avec Véronique Appel, bâtit une seconde partie plus théâtrale. Laissant au public le soin de regagner ses sièges, il ne manque toutefois pas de le saturer de détails qui viennent s’ajouter au portrait composite de l’Europe que chaque spectateur s’est déjà constitué. Dans le passage qui mène du plateau à la salle, traverser la voie ferrée qui tranche la scène en deux, comme on franchit le Rubicon ou le Léthé, est particulièrement lourd de sens. Cela n’empêche pas les rails d’être jonchés de détritus ; une époque vient toujours recouvrir la précédente.
Traversées

Alors les textes de Heiner Müller peuvent finalement vibrer, dans cet espace de semi-conscience collective. Frédérique Loliée est envoûtante dans son interprétation du monologue de Médée-Matériau, bientôt suivie par la langueur magnétique de Marcial Di Fonzo Bo et son Paysage avec Argonautes. La parole est rarement concrète, elle se compose d’images, de pulsions sensibles, elle traverse de toute sa violence et laisse une sensation d’hébétude.
Le théâtre de Matthias Langhoff ne s’arrête pas à la mise en espace d’un texte. C’est tout le travail qu’il met en place, bien avant l’entrée du public, qui mène à une expérience qu’il convient de s’approprier. Dans cette version, Rivage à l’abandon, Médée-Matériau, Paysage avec Argonautes n’est pas simple à recevoir. C’est ce qui la rend profondément passionnante.
Rivage à l’abandon, Médée-Matériau, Paysage avec Argonautes de Heiner Müller
Créé le 9 janvier 2023 à la Comédie de Caen
Vu au Théâtre des 13 vents – Montpellier
Du 14 au 16 octobre 2025
Durée 1h.
Texte : Heiner Müller
Mise en scène : Matthias Langhoff en collaboration avec Véronique Appel
Traduction : Jean Jourdheuil, Heinz Schwarzinger
Avec : Frédérique Loliée, Marcial Di Fonzo Bo, Claudio Codemo, Laura Lemaitre,
Et dans le film : Anton Langhoff à l’accordéon, Catherine Rankl
Scénographie et costumes : Catherine Rankl
Peinture : Catherine Rankl, Éric Gazille
Perruques et maquillage : Cécile Kretschmar
Lumières : Laurent Bénard, Olivier Allemagne
Régie générale-plateau : Laura Lemaitre
Régie plateau : Claudio Codemo
Régie vidéo-son : Baptiste Galais