Autour de la table du repas qui précède la session de répétitions, l’équipe se retrouve au complet dans le hall du théâtre. Metteuse en scène, interprètes, techniciens et régisseurs discutent, débattent, rient et doutent. Le foisonnement est celui d’une pièce en train de se créer, encore inachevée et pleine de possibles. Derrière l’ambiance bon enfant, le travail se poursuit pourtant, presque latent. Ici un texte répété en boucle, là le refrain d’une chanson poussé négligemment. Tout pour commencer à canaliser l’énergie nécessaire à la journée de travail à venir. Plus d’une semaine avant la première, Le Mauvais Sort continue de se modeler, dans une dynamique commune à laquelle prennent part tous les corps de métier.
Construire des images

Leur déjeuner avalé, Zakary Bairi, Anaïs Gournay, Cléa Laizé et Julien Villa ont revêtu les costumes conçus par Antonin Fassio, qui multiplie les allers-retours entre la salle et l’atelier de couture. Essais, retouches et tentatives font encore pleinement partie du spectacle en train de s’écrire. Paillettes et couleurs vives, postiches et accessoires sont de mise. Il faut dire que les quatre corps en jeu doivent particulièrement contraster avec l’esthétique noire de suie dans laquelle ils évoluent.
Et pour cause, la scénographie imaginée par Émilie Roy tient de l’effondrement. Le Mauvais Sort se joue sur les cendres d’un cabaret comme sur les ruines d’un monde à bout de souffle. Une scène circulaire repose sur des gravats. Devant elle, quelques tables et chaises ont difficilement résisté à la catastrophe. Tout, jusqu’aux rideaux, semble avoir été calciné. C’est sur cette toile de fond que Céline Champinot dessine le deuxième volet de son cycle L’Amour et l’Occident, après sa pièce itinérante Juliette et Roméo sont morts.
Après avoir écrit le texte de cette nouvelle création, la metteuse en scène se concentre désormais sur la conception de la forme. Si l’essentiel a déjà pu être travaillé lors des semaines précédentes, l’heure est toujours à la recherche de gestes précis, de déplacements chorégraphiés, de respirations nécessaires. Dans ce ballet qui s’organise sans se formaliser, le dialogue entre technique et artistique est permanent et précieux. Ainsi les lumières de Claire Gondrexon et le son de Raphaël Mouterde sont partie prenante des images qui se composent au plateau, en écho à la dramaturgie – sur laquelle veille Élise Bernard – comme fil rouge de l’écriture.
Rigueur dramaturgique

La pièce s’alimente d’une pluralité de perspectives et de la confusion des différents niveaux de réalité. Dans cette approche, la mise en abyme imposée d’entrée par l’espace de jeu offre déjà un bon indice. Mais dans l’entremêlement des degrés de lecture porté par le texte, aucune décision ne peut être prise au détriment de la compréhension. Alors l’équipe s’engage en quête des détails qui feront la différence. Un regard, un accessoire ou un effet vient moduler l’intention de jeu pour trouver la justesse attendue. D’une répétition à l’autre, d’infimes changements donnent un visage radicalement différent à l’ensemble, révélant tout le rôle de la mise en scène.
Dans ce rapport, Céline Champinot se réfère à son texte avec une rigueur affirmée. Si les improvisations ont bel et bien fait partie de la recherche, le temps du plateau se distingue de celui de l’écriture. La rythmique des phrases et le sens de chaque mot sont envisagés avec précision, portant en eux certaines clés de la dramaturgie. Éviter les sorties de route et les approximations, c’est aussi inciter chaque interprète à construire la cohérence de son personnage au regard de l’ensemble, dont les frontières doivent rester volontairement brouillées.
C’est sans cesse sur un fil que doit s’écrire le spectacle, refusant de tomber totalement d’un côté ou de l’autre du réel. S’ajoute donc une complexité supplémentaire : celle de faire croire à l’instabilité de la pièce sans la mettre en danger. À l’heure de se pencher en profondeur sur la deuxième partie, le constat est sans appel. Là où il existe un doute ou une incertitude, la dramaturgie ne fonctionne pas. L’apparente fragilité d’un tableau n’est viable que si son châssis est solide, quitte à écrire minutieusement la partition des gestes ou des silences qui le composent.
À contre-emploi

Cet équilibre précaire est moteur pour Céline Champinot, qui réfute ici toute notion de confort. Au-delà d’une mise en scène qui joue sur les décalages visuels et sonores, l’artiste s’entoure au plateau de comédiennes et comédiens qu’elle s’amuse à déplacer dans leur travail. Aucun d’eux n’est chanteur, pianiste, magicien, strip-teaser ou vedette de cinéma, pourtant ce sont des rôles qu’ils vont devoir endosser à contre-emploi. Et c’est précisément pour faire résonner cette dissonance qu’il est nécessaire de le faire avec conviction.
Aussi un dialogue constant entre la scène et la salle permet-il d’affiner, un détail après l’autre, les différents points de jeu. Car il n’est pas si simple de faire la part des choses entre justesse et performance. Pour Le Mauvais Sort, la recherche est au service d’une esthétique et d’un régime de fragilité, plutôt qu’à la réitération d’effets comme résultats. Alors la réflexion commune prend tout son sens. Le regard d’autrui devient prétexte à se rassurer ou se questionner, face à un exercice qui n’a rien d’évident, à exécuter comme à diriger.
Une vue d’ensemble
Quelques jours avant la première, le temps s’est accéléré. Les premiers filages ont fait ressortir les forces du spectacle aussi bien que ses lacunes, sur lesquelles il faut désormais se concentrer. Confronter la pièce à des conditions toujours plus réelles, c’est aussi éprouver son rythme et sa lisibilité. Lui donner une chance de transformer la rigueur du travail en plaisir du jeu. Dans ces derniers instants, la partition technique doit s’accorder avec celle du plateau, elle-même déstabilisée par le moindre changement opéré au moment des raccords.
Une course contre la montre, faite d’autant de détermination que d’angoisse, est lancée. Mais dans cette atmosphère qui se tend de trac, le regard de Céline Champinot ne trompe pas. La metteuse en scène est confiante, son optimisme rayonne. En dépit d’un temps de répétitions toujours trop court, Le Mauvais Sort s’apprête à ouvrir ses portes sur nos passions, nos pulsions et nos désirs… Comment ne pas s’en réjouir ?
Le Mauvais Sort de Céline Champinot
Théâtre des 13 vents – Montpellier
Du 11 au 18 décembre 2025
Durée 1h40 sous réserve.
Tournée
7 au 10 janvier 2026 au Studio-Théâtre de Vitry
13 au 16 janvier 2026 au Théâtre de la Manufacture– Nancy
Texte et mise en scène : Céline Champinot
Avec : Zakary Bairi, Anaïs Gournay, Cléa Laizé, Julien Villa
Scénographie : Émilie Roy
Limière : Claire Gondrexon
Costumes : Antonin Fassio
Son : Raphaël Mouterde
Dramaturgie : Elise Bernard
Arrangements musique : Antoine Girard
Collaboration maquillage : Rébecca Chaillon
Confection costumes : Marie Delphin et Catherine Sardi, atelier costumes du Théâtre des 13 vents
Construction : François Fauvel, la Fonderie
Trombone : Aloïs Benoit
Stagiaires mise en scène : Salomé Baumgartner, Lucie Bonnefoy