© Clément Vial

65 rue d’Aubagne : Mathilde Aurier sur les décombres du drame

À La Criée - Théâtre national de Marseille, l’artiste présente la version plateau de sa dernière création avant tout conçue pour l’itinérance. Une pièce réparatrice en hommage aux victimes de l’effondrement des immeubles marseillais, survenu en 2018.
16 janvier 2026
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Ne reste qu’un morceau de façade qui tient encore vaguement debout. Dans l’obscurité d’une représentation qui n’a pas commencé, sa présence est inévitable. Le mur a beau être fait de tissu, il n’en est pas moins lourd à regarder. À travers lui, bientôt, passeront les échos de celles et ceux qui y ont laissé la vie. Et pour cause, cette paroi décrépie aux fissures béantes n’est plus. Elle appartenait au 65 rue d’Aubagne à Marseille, adresse devenue cimetière le 5 novembre 2018, quand l’immeuble qu’elle abritait s’est effondré, ensevelissant à jamais huit de ses habitants. C’est autour de ce drame que Mathilde Aurier développe sa dernière pièce, cherchant à soulever tout ce qu’il brasse de politique, de social et d’intime.

Quatre mille voix
© Clément Vial

Pour son récit, l’autrice et metteuse en scène fait le choix de la reconstitution. Non pas des événements à proprement parler, mais de tout ce qui a suivi. Dans cette démarche, elle a rencontré une ancienne locataire du bâtiment fantôme et survivante par hasard – comment pouvait-il en être autrement ? À travers son témoignage et le personnage fictif de Nina, la pièce trouve son fil rouge et se déploie notamment du point de vue personnel de la jeune femme. Par ses mots transitent le traumatisme, la haine, l’impuissance puis le relèvement, tardif et difficile. Dans son esprit tourne en boucle la même question sans réponse : « Pourquoi moi ? ».

En parallèle, 65 rue d’Aubagne s’intéresse aussi à toutes les victimes sans nom, celles qui font partie des quatre mille personnes délogées de leurs appartements en péril par la ville de Marseille à la suite de l’effondrement. Images et sons d’archives à l’appui, le spectacle tisse ainsi une dimension documentaire, rejouant la colère populaire qui s’en est suivie. Là encore, Mathilde Aurier alimente son écriture du réel, glané auprès des personnes concernées et des associations qui les accompagnent. À partir de ce matériau, elle conçoit une trame où s’intriquent faits et fiction, pour une forme en quête de reconstruction intime et collective.

Marseille sur un plateau

La scénographie de Sasha Walter crée pour cela un écrin intéressant, qui mêle dans un même espace les sphères privée et publique. Ajoutant ou retirant quelques simples accessoires, le plateau devient tantôt une chambre, une rue, une épicerie ou un bâtiment administratif. L’esthétique, associée aux lumières d’Enzo Cescatti, joue sur cette pluralité en laissant l’imagination des spectateurs compléter les images qui leur sont proposées. Dans cette atmosphère, le travail sonore de Nils Rougé est essentiel à la distinction entre théâtre fictif et récit documentaire, là où l’interprétation manque souvent de nuances.

© Clément Vial

S’il n’est pas question de jeter la pierre aux apprentis comédiens de la Jeune Troupe de La Criée qui composent la distribution, certains choix d’écriture et de mise en scène interrogent. Enchevêtrant les registres – parfois jusqu’au potache –, Mathilde Aurier brouille la lecture de sa pièce, dans un rythme linéaire où s’essoufflent les tensions dramaturgiques. Par l’histoire qu’il porte, 65 rue d’Aubagne remplit toutefois une mission essentielle : celle de ne rien oublier pour mieux (se) reconstruire. Un rôle parfaitement rempli, à en croire la réception du public, empreinte de reconnaissance.

Envoyé spécial à Marseille

65 rue d’Aubagne de Mathilde Aurier
La Criée – Théâtre nationale de Marseille (en salle)
Du 14 au 18 janvier 2026
Durée 1h45.

Tournée (en itinérance)
3 au 5 février 2026 au Campus La Canebière (Faculté de Droit et d’Economie), Campus St. Charles (Faculté des Sciences), Campus St. Antoine (Faculté des Sciences Médicales et Paramédicales)

Dates passées (en itinérance)
15 au 17 octobre 2025 au Théâtre de l’Astronef
6  au 9 novembre 2025 au
Théâtre de l’Œuvre
14 novembre 2025 au Centre Social de l’Estaque
23 novembre 2025 au Centre Social du Roy d’Espagne
28 novembre 2025 au Centre Social La Rougière
29 novembre 2025 au Centre Social Fissiaux
19 décembre 2025 au Centre Social Saint-Mauront

Dates passées (en salle)
20 et 21 novembre 2025 au
Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence 

Écriture et mise en scène – Mathilde Aurier
Avec Camille Dordoigne, Glenn Marausse, Maël Chekaoui, Masiyata Kaba, Thessaleïa Degremont et Madeleine Delaunay de la Jeune Troupe de La Criée
Scénographie – Sasha Walter
Son/Projection – Nils Rougé
Lumières – Enzo Cescatti
Costumes – Mathilde Aurier

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