Das Was Ist d'Ulla Von Brandenburg © Courtesy the Artist and Art Concept, Paris.

Festival SCÉNO à Toulouse : Des espaces à habiter

Sous l’impulsion d’Aurélien Bory, directeur du Théâtre Garonne, la ville rose accueille la première édition de ce nouveau rendez-vous dédié à la scénographie comme geste originel du spectacle vivant.
26 janvier 2026
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Pour Aurélien Bory, qui le martèle comme un mantra, la scénographie constitue le premier geste du théâtre. Pour que celui-ci puisse exister, des espaces ont dû être pensés, et avec eux un rapport établi entre la représentation et son spectateur. Partant de cette réflexion, le directeur du Théâtre Garonne a imaginé cet événement inédit autour de la scénographie. L’occasion de rendre ses honneurs à un tout pan de la création artistique souvent rendu invisible. Moins un acte militant qu’une véritable célébration de cette discipline à part entière, le festival SCÉNO bat son plein dans la capitale occitane.

Ulla Von Brandenburg, la plastique et le spectacle
Das Was Ist d’Ulla Von Brandenburg © DR

Véritable fil rouge de cette première édition, la plasticienne Ulla Von Brandenburg développe son univers dans les espaces du Théâtre Garonne. Accueillie en partenariat avec les Abattoirs, l’artiste allemande a notamment produit pour l’occasion une œuvre sur mesure, à découvrir dans l’un des ateliers du théâtre. À travers cette proposition, déclinaison unique de son installation Das Was Ist que les spectateurs ont déjà pu apercevoir sur les programmes de la saison en cours, elle procède à la rencontre entre arts plastiques et spectacle vivant.

Au premier abord, ces immenses pans de tissu disposés en enfilade dans la profondeur de la salle semblent obstruer le champ de vision. Osant un regard d’un côté ou de l’autre, leurs couleurs vives ressortent pourtant comme autant de joyeuses promesses. Mais c’est en leur cœur que la plasticienne ouvre véritablement sa perspective. Chacun de ces rideaux est percé d’un grand cercle, fenêtre ouverte sur l’autre côté autant que porte donnant vers un nouveau possible, jusqu’à la projection du film Von Rot bis Grün qui se dévoile au fil du parcours.

Installation à arpenter en long, en large et surtout en travers, Das Was Ist donne à voir une infinité de lectures évoluant au gré du regard et de la manière dont elle est habitée par les visiteurs. Ainsi, l’artiste prend pleinement possession du lieu qui lui est confié, dans un parfait écho au festival SCÉNO auquel elle prend part. En témoigne encore son film Un bal sous l’eau, visible dans les galeries souterraines du Théâtre Garonne. À l’image du travail d’Ulla Von Brandenburg, l’événement devient l’occasion d’investir, de repenser et de sortir de leur usage commun des espaces qui font pourtant partie de notre environnement direct.

Hier, aujourd’hui et demain
Rencontre en Phil Soltanoff et Philippe Quesne © DR

Imaginer par-delà le visible, c’est aussi l’un des enjeux de la discipline. Et ce ne sont pas les étudiantes du département scénographie de l’ENSATT qui diront le contraire. Conviées à participer à l’événement comme par évidence, elles se sont prêtées à un exercice probablement aussi compliqué à réaliser que passionnant à recevoir. Sur un plateau vide, Daphné Carette, Jeanne Saluzzo, Maya Ali et My Lan Sourisseau avaient la lourde tâche d’inventer un espace et ses évolutions, et de le projeter, par les mots, dans l’esprit des spectateurs. Un défi relevé haut-la-main pour ce « Théâtre idéal » qui prend vie sans autre matière que celle de l’imagination.

Une faculté qui n’a pas fini d’être mobilisée au cœur de ce festival, avec pour thématique récurrente la manière dont les désirs se traduisent dans le concret. Pour aller plus loin dans la réflexion, aux apprenties artistes succèdent ainsi deux scénographes confirmés, invités à échanger autour de leurs parcours et de leurs approches. Tous deux programmés dans cette première édition, Phil Soltanoff et Philippe Quesne ont pu apporter leurs regards personnels sur une pratique qui trouve encore peu son écho dans les débats autour de la création contemporaine.

Le Paradoxe de John
Le Paradoxe de John de Philippe Quesne © Martin Argyroglo

Comme pour asseoir sa vision développée un peu plus tôt, Philippe Quesne présentait donc en soirée sa dernière pièce, Le Paradoxe de John, démonstration parfaite de la notion d’espace à penser. Reconvoquant le décor de L’Effet de Serge, créé en 2007, l’artiste fait de la mise en espace un endroit de questionnement et d’expérimentation infini. Dans son approche, c’est la scénographie, et la manière dont elle évolue, qui détermine la dramaturgie du spectacle. Ainsi les murs de l’appartement d’origine deviennent ici ceux d’une galerie d’art, conçue comme une zone d’expression libre.

À l’intérieur, les cinq interprètes composent entre eux et avec leur environnement immédiat, au fil d’une écriture qui tient autant de l’absurde que du sensible. Habitants presque malgré eux d’un espace qui existait bien avant eux et qui leur survivra, ils tentent alors de marquer tant bien que mal leur passage au gré de performances et installations artistiques dont ils sont finalement les seuls spectateurs.

Et si la scénographie était d’abord ce geste-là, celui de donner vie à un espace pour lui-même, avant toute autre considération spectaculaire ? C’est en tout cas l’une des perspectives ouvertes par cette première édition du festival SCÉNO. Un rendez-vous qui fait grand sens dans la réflexion qu’il porte autour de la visibilité de la discipline et auquel il convient de souhaiter longue vie.

Envoyé spécial à Toulouse

Festival SCÉNO
Théâtre Garonne – Toulouse
Du 15 au 31 janvier 2026

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