Vie et destin
© Gilles Le Mao

Vie et destin : Une épopée soviétique

Au Théâtre de la Ville, Brigitte Jaques-Wajeman adapte le roman-monde de Vassili Grossman. Un spectacle passionnant, mais qui peine à résonner avec notre époque.
15 janvier 2026
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En 1960, l’ex-journaliste de l’Étoile rouge, Vassili Grossman, publie un roman si polémique qu’il est instantanément censuré par la police politique. Même les brouillons ayant permis d’écrire la version finale de ce texte sont confisqués par les autorités. Dans Vie et destin, l’auteur s’autorise une liberté de parole totale. Dans ce texte de plus de mille pages, il met à nu les atrocités de l’empire soviétique, depuis les débuts de la Révolution bolchevique en 1917 jusqu’au crépuscule de l’ère stalinienne. Il faudra pourtant attendre vingt ans pour que ce chef-d’œuvre se fraie un chemin vers l’Ouest, où il paraît bien après la mort de son auteur.

Un texte mythique
© Gilles Le Mao

C’est à ce texte mythique, de par son contenu et son histoire, que s’intéresse aujourd’hui Brigitte Jaques-Wajeman. Sur la scène du Théâtre de la Ville, la metteuse en scène imagine non pas une adaptation du roman, mais une reconstitution par fragments. Ce parti pris se matérialise jusque dans le décor minimaliste du plateau. Une longue table, autour de laquelle s’agite une dizaine de comédiens, et sur laquelle trônent plusieurs exemplaires de Vie et destin.

L’intrigue, elle, s’articule autour de quelques personnages dont Strum, un physicien nucléaire proche du régime. Alors que la liberté de la presse s’érode à grande vitesse en Russie soviétique, celui-ci se souvient d’une citation prêtée à Tchekhov, qui dit en substance : « La démocratie russe n’a jamais vu le jour ». Car, au-delà de la grande fresque intime et politique, au cours de laquelle se croisent les destins de plusieurs personnages happés par les guerres du XXe siècle, Vie et destin se demande sans cesse de quelle part de liberté chacun dispose. Et de quelle part de soumission ils ont fait preuve face aux régimes autoritaires.

Une traversée éclair
© Gilles Le Mao

Beaucoup, sans doute, pour un seul spectacle. La mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman pousse souvent les comédiens à dire le texte en solitaires, face au public, plutôt qu’à le faire résonner à plusieurs voix. Ce dispositif — s’« autoraconter », parfois à la troisième personne — engendre de véritables pics d’émotion. Mais il n’offre pas toujours au spectateur la distance nécessaire face au roman de Grossman. Une mise à l’écart qui aurait peut-être permis de mieux mesurer l’ampleur du talent de l’auteur.

À la place, Vie et destin nous plonge dans une profusion de fragments. Il n’y a qu’à voir les nombreux événements qui émaillent la traversée. Au cours de cette épopée de trois heures, Strum assiste à la bataille de Stalingrad et considère que Staline est « le Lénine de son temps ». Ailleurs, le nazi Liss affirme, devant le bolchévique Mostovskoï, que les impérialismes russes et allemands ne sont pas si différents.

Lisser les événements

Aussi passionnante soit-elle, l’épopée politique se révèle parfois aride. Brigitte Jaques-Wajeman ne ménage guère d’autres repères que le texte lui-même. L’ensemble se densifie encore lorsque la chronique des événements se double d’une réflexion sur la liberté et la servitude. À ce point de bascule, la fresque, dans une forme légèrement répétitive, tend à lisser le récit, reléguant le « siècle des totalitarismes » dans un lointain d’empires défaits et de costumes militaires. Dommage, d’autant que la question de la soumission aux puissants n’appartient pas qu’aux livres d’histoire.


Vie et destin d’après Vassili Grossman
Théâtre de la Ville – Les Abbesses

Du 8 au 27 janvier
Durée 3h30.

Conception et mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman
d’après Vassili Grossman

Avec Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos, Thibault Perrenoud
Traduction Alexis Berelowitsch et Anne Coldefy-Faucard
Collaboration artistique François Regnault
Lumières Nicolas Faucheux assisté de Chloé Roger
Scénographie Brigitte Jaques-Wajeman assistée de Chantal de la Coste

Aide à la construction Franck Lagaroje
Costumes Chantal de la Coste
Musique et sons Stéphanie Gibert
Maquillage et coiffure Catherine Saint-Sever

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