Au sol s’étend un terrazzo sombre. Aux murs, un papier peint rappelle le marbre. Une banquette rouge trône au centre de l’espace, derrière quelques barrières mettent à distance le visiteur avec les œuvres qui plus tard seront accrochées aux cimaises. Il n’en faut pas davantage pour que l’imaginaire s’emballe. Déjà, le théâtre s’efface au profit d’un autre lieu, un musée où la contemplation dialogue avec la solitude. Entre la salle d’exposition et la salle de repos du personnel, une simple bande blanche marque la frontière. C’est elle qu’Elsa Agnès s’applique à franchir, ou à brouiller, au fil de sa mise en scène.

Sur le plateau, Matteo Renouf, costume noir, cravate rouge, sandwich à la main, répète en silence son texte. Il attend que le son, la lumière et la technique s’accordent. La comédienne et metteuse en scène surgit, vêtue de la même manière. Elle endosse le rôle d’une gardienne de musée. « C’est un personnage assez ordinaire, assez discret, qui ne parlerait jamais à une visiteuse (Catherine Vinatier). Et pourtant, quelque chose l’y pousse. Il y a chez cette femme une irrésistible curiosité, un besoin d’ouvrir une brèche », confie-t-elle.
Ici, les silences comptent autant que les gestes. Ils donnent corps à la gêne, à la retenue des protagonistes. Le temps se dilate, les mots se déposent sans hâte. L’air semble plus dense, comme chargé d’une attente. Chaque parole, même anodine, reste suspendue, sans forcément chercher de réponse. Chacun compose avec ses doutes, ses angoisses, le poids d’une solitude qui ne se dit pas toujours.
Naissance d’un musée intérieur
La pièce est née d’une obsession. « Je passe un temps fou dans les musées, surtout en Italie », confie Elsa Agnès. « C’est dans ces lieux-là, face à certaines toiles, que j’ai commencé à écrire. J’ai d’abord écrit un monologue, puis j’ai eu envie d’aller vers les dialogues, vers quelque chose qui se joue au présent. »
Le Caravage, Bellini ou Lotto habitent l’univers de l’autrice-metteuse en scène comme des présences tutélaires. Aucun tableau du Caravage ne se trouve pourtant à Venise. « Alors, je l’ai amené là-bas, pour créer mon propre musée », sourit-elle. Le lieu de l’action, un double de la Gallerie dell’Accademia, devient un point de fuite où la fiction se déploie entre réalité et invention.
Trois personnages s’y croisent, deux gardiens et une visiteuse. Dans la lumière des chefs-d’œuvre, ils s’apprivoisent, se heurtent et finissent par se confier. « Le musée est un espace où le rapport au temps change. On y entre dans un certain état et on en sort autrement. C’est presque une expérience physique, une transformation », explique Elsa Agnès.
La parole au bord du silence

Dans cet entre-deux, la parole surgit là où on ne l’attend pas. « On ne parle pas au musée comme on parle dans un café. Tout de suite, la parole va au vif du sujet », souligne Elsa Agnès. Le dialogue, improbable, devient un geste d’humanité. Les mots, suspendus entre deux respirations, révèlent les blessures et les manques.
Sur scène, la metteuse en scène règle les silences comme des notes de musique. Elle observe, corrige, ajuste. Toujours à l’écoute, de ses acteurs et de ses techniciens, elle cherche l’endroit de justesse. « Tout est de l’ordre du détail, mais c’est ce qui donne l’atmosphère si singulière qui habite ce musée imaginaire. » Parfois, elle s’interrompt au milieu d’une phrase, reprend, écoute la cadence d’un échange, le frottement d’un mot sur un autre. La précision du tempo est une obsession.
« J’ai écrit pour ces acteurs, je les connaissais. Je voulais que chaque personnage ait une langue, une façon différente d’habiter le monde. » L’écriture, précise, ciselée, ne laisse pas de place à l’improvisation. « Il n’y a pas de mots en trop. Mais il faut trouver la justesse, le naturel à l’intérieur de cette rigueur. »
Le double regard de la metteuse en scène
Mettre en scène sa propre écriture, c’est naviguer entre deux rives. « J’ai longtemps hésité. Mais comme je suis actrice de formation, je ne me voyais pas ne pas y jouer », dit-elle. La décision s’est imposée d’elle-même. « C’est la nature du projet. Si je le faisais, ça ne pouvait être que comme ça. »
Sur le plateau, elle utilise parfois une doublure pour mieux visualiser la force ou l’incongruité d’une scène, d’un échange. « Quand je suis dehors, tout est limpide. Quand je suis dedans, je ressens différemment le rythme, la respiration. C’est un aller-retour constant entre la direction et le jeu. »
Cette tension, encore fragile à ce stade des répétitions, Elsa Agnès la transforme en matière scénique. Le musée devient un espace d’observation réciproque. Les gardiens regardent la visiteuse, la visiteuse regarde les tableaux, et le public regarde tout cela. Un jeu de miroirs, vertigineux.
Venise en filigrane

L’ombre de Venise traverse toute la pièce. Non pas celle des cartes postales, mais une Venise intérieure, légèrement décatie, où le passé affleure dans chaque fissure. « Il fallait que le Venise tel que je l’ai en tête soit palpable, tangible : la désuétude, la Renaissance italienne et l’insularité de ce lieu hors du temps, du monde. Ce n’est pas un musée contemporain, c’est un lieu de mémoire. »
Dans la scénographie qu’elle a dessinée, deux espaces se font face. À jardin, la salle du musée, à cour la salle de repos. « Je voulais qu’ils cohabitent, sans être totalement séparés. À la fin, les frontières se troublent. On commence par jouer avec un mur invisible, qui au fil du récit s’efface totalement. »
La lumière glisse, les matières dialoguent, les corps se déplacent lentement dans ce décor à la fois concret et mental. Le théâtre permet de mêler fiction et réalité. Ainsi, presque de manière subliminale les toiles apparaissent. Certaines prennent vie, d’autres s’insinuent par projection dans le décor du quotidien.
Un art de la suspension
Dans Au-delà de toutes mesures, tout repose sur la lenteur et la nuance. Le spectacle explore l’instant fragile où la contemplation devient rencontre, où le silence devient parole.
Elsa Agnès y interroge ce que le théâtre et la peinture ont de commun. C’est-à-dire leur pouvoir de métamorphose. « Ce que j’aime, c’est cette transformation qui s’opère quand on regarde une œuvre. C’est un peu comme la catharsis au théâtre. Elle me permet de repartir dans le réel, différemment. »
Sur le plateau de la Comédie de Reims, le musée imaginaire prend forme entre ombre et lumière. Dans le dialogue silencieux qui s’installe entre les toiles et les êtres, quelque chose s’invente, un espace à part, hors du temps, où l’art devient un abri, une manière de tenir au monde.
Au-delà de toutes mesures d’Elsa Agnès
La Comédie de Reims
Du 13 au 20 novembre 2025
Durée estimée 1h40
Tournée
13 mars au 12 avril 2025 au Théâtre de la Tempête
Mise en scène d’Elsa Agnès
Collaboration à l’écriture et à la mise en scène – Adèle Chaniolleau
Avec Elsa Agnès, artiste associée, Matteo Renouf, Catherine Vinatier
Costume de Marie La Rocca
Scénographie d’Aliénor Durand
Lumière, vidéo et trombone – Thomas Cany
Son d’Auréliane Pazzaglia
Atelier décor- Atelier du ThéâtredelaCité
Atelier Costumes – Nathalie Trouvé, ThéâtredelaCité
Travail vocal, voix & chant – Jeanne-Sarah Deledicq
Réalisation de la tête de Goliath – Gwendoline Bouget
Régie générale – Arno Seghiri