Le spectacle que l’on s’apprête à voir est une création un peu particulière, explique depuis la scène Rémy Barché, en préambule. Avec sa compagnie ardennaise, Tendre est la nuit, le metteur en scène d’Alann et Valentin rêve de jouer « là où [il] vit », à Reims, dans les Ardennes, « d’arpenter [son] territoires » et de faire du théâtre dans les salles des fêtes de petits villages.
Avant de se lancer, il a eu envie de présenter les comédiens de sa troupe au public : Alann (Baillet) et Valentin (Paté) ont accepté de se prêter au jeu. Les deux acteurs ont confié des fragments de vie aux auteur·rices Marcos Caramés-Blanco et Pauline Peyrade, qui ont écrit un texte de théâtre à partir de cette matière personnelle.
Valentin selon Pauline

La pièce commence avec le récit de Valentin par Pauline. Idée géniale, que de laisser l’autrice sur scène pour introduire et raconter (un peu) le comédien. Assise sur un tabouret, micro en main, Pauline Peyrade présente ce jeune homme « cheveux châtain, la barbe en bataille », qui pénètre le plateau et présente, à la manière d’un personnage échappé du conte, sa « veste de cuir noir et ses chaussures de ville ». Sous nos yeux, un jeune homme ardennais, éloigné de la culture en théorie, mais fou de théâtre, de Patrick Dewaere, d’Al Pacino et de Joaquin Phœnix.
Avec une grande sincérité, Valentin, aidé par Pauline Peyrade qui chapitre les confidences, raconte tantôt le deuil d’un petit frère ; tantôt sa mère, fatiguée de ce fils sale dont elle est devenue l’esclave. Puis ce jour où, devant le jury d’entrée de l’école de la Comédie de Reims, Valentin confesse son désir de théâtre. « Parce que je pourrais me faire sauter la cervelle avec une carabine, parce que je pourrais bouffer un homme, parce que pourquoi pas moi », dit-il.
Ces scènes de la vie ordinaire sont émaillées d’imitations de répliques d’acteurs, reproduites au mot près par Valentin. Très doué, le jeune premier habité par sa vocation. Mais ce qui fait mouche, dans ce beau portrait, c’est le regard tendre que l’autrice pose sur «son» personnage. D’ailleurs, la prestation de l’acteur — aussi prodigieux soit-il — ne serait pas grand chose sans l’immense talent d’écriture de Pauline Peyrade, qui donne toute sa chair à ces envolées lyriques.
Alann selon Marcos

Difficile, dès lors, de lâcher les deux protagonistes dans la deuxième partie du spectacle, qui laisse la place à Alann et Marcos Caramés-Blanco. Même dispositif, mêmes regards bienveillants sur Alann, jeune homme gros et harcelé dans l’enfance pour cette raison. Dans son costume de drag queen, le comédien raconte son goût pour le théâtre et cette façon d’être toujours « trop » qu’on lui a reproché dans sa jeunesse.
Deuxième partie plus courte, puisqu’Alann ne dispose que de quarante minutes de spectacle, quand l’histoire de Valentin est racontée en deux heures. C’est sans doute ce qui pêche, dans ce beau spectacle : malgré sa longue durée, l’alternance entre les personnages et les registres — tragique pour l’un, plus coloré pour l’autre —, nuisent en fin de compte aux histoires des deux hommes, qui méritaient chacune leur spectacle.
Alann et Valentin
Théâtre Ouvert
du 6 au 14 octobre 2025
Durée 3h avec entracte
Mise en scène de Rémy Barché
Texte Valentin – Pauline Peyrade (éd. les Solitaires Intempestifs)
Texte Alann — Marcos Caramés-Blanco
Dramaturgie de Juliette De Beauchamp
Avec Alann Baillet, Marcos Caramés-Blanco, Valentin Paté, Pauline Peyrade