C’est au Théâtre du Rond-Point qu’Étienne Saglio nous a donné rendez-vous en ce premier jour d’octobre. Depuis le matin, l’artiste met en place la scénographie de Birds on a wire, la « parenthèse musicale » de Rosemary Standley et Dom La Nena, qui démarre le soir même. Sachant jouer avec le temps, même quand celui-ci lui est compté, il déroule le fil de sa mémoire dans un temps record.
Un enfant des champs

La première chose qui vient à l’esprit lorsqu’il apparaît avec sa chevelure rousse en bataille, c’est sa silhouette fine et son visage portant encore quelque chose de l’enfance. Il semble sorti d’une photo de Robert Doisneau ou de Willy Ronis. Est-ce cette part d’enfance qui fait les grands artistes ?
Dernier « ex aequo » avec son frère jumeau d’une grande fratrie, Étienne Saglio a passé son enfance « dans une ambiance assez créative ». La télévision et les écrans ayant été bannis de la maison, il a, avec ses frères et sa sœur, passé « beaucoup de temps à se balader dans la campagne et à faire beaucoup de choses ». Il se souvient que chacun à leur tour, ils présentaient des spectacles pour les autres membres de la famille. « On a passé du temps à créer parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. On ne s’embêtait pas ». Une éducation qui a porté ses fruits, puisque ses frères sont tous artistes et sa sœur architecte.
Un enfant de la balle
La balle, c’est celle de tennis qu’utilisait son père. Alors qu’il avait six ans, après avoir écouté « quelqu’un raconter le principe du jonglage », il s’est saisi de cette balle jaune pour essayer. « J’ai jonglé, beaucoup, tout le temps ». Pendant ce temps-là, son jumeau découvrait la musique. « C’est ce qui nous a différencié alors, à lui la musique, à moi le cirque ». Après le bac, au moment de choisir son orientation, cet autodidacte conscient « que le cirque n’était pas qu’un passe-temps », décide d’en faire son métier.
En piste pour les étoiles

En 2004, il entre à l’école du cirque à Châtellerault, en classe préparatoire. Il est admis l’année suivante à l’Escato’Lido, l’école supérieure des arts du cirque de Toulouse qui, comme il le rappelle, s’est « fait connaître pour son travail avec les jongleurs ». Il y passe deux belles années. Se jugeant encore jeune, il décide de poursuivre sa formation et entre en 2007 au CNAC, Centre National des Arts du Cirque, la prestigieuse école de Châlons-en-Champagne. Il y passera deux années. S’il obtient son diplôme, il ne participera pas au spectacle de sortie d’étude de sa promotion, la 19e. « J’avais trop hâte de faire le mien ». Ce sera Le soir des monstres, œuvre fondatrice de sa compagnie, Monstre(s).
Sur un tour de passe-passe
C’est durant ces années qu’Étienne Saglio va basculer vers la magie. Petit à petit, dès le Lido, ce jongleur émérite et « très technique » commence la manipulation, pour « dériver vers un rapport plus marionnettique avec les objets ». Lorsqu’on lui demande dans quelle école on divulgue l’apprentissage de la magie, il éclate de rire et annonce : « Poudlard ! »
En réalité c’est au CNAC, grâce à une formation mise en place par Valentine Losseau et Raphaël Navarro de la Cie 14:20, qu’il se perfectionne. « Cette formation était destinée à apprendre les techniques traditionnelles et modernes, mais aussi à former des artistes à réfléchir et à essayer d’inventer une autre façon de faire ». C’est ainsi qu’il intègre la magie à son travail. Cela le sauvera même. « M’étant blessé le petit doigt, je n’avais pas le droit de jongler. Pour mon diplôme, j’ai présenté un numéro de dressage de balles. Elles avaient des ailes et volaient vraiment. » Comme il le dit malicieusement : « J’ai eu mon diplôme en trichant ! ».
Et l’esthétisme dans tout ça ?
« Elle s’est composée de pleins de choses ». De son enfance, bien évidemment, car il reconnaît avoir « toujours eu un rapport très attaché aux objets, les chargeant d’une âme ». Puis, à Châlons-en-Champagne, il rencontre deux personnes qui ont eu « une influence majeure sur l’esthétisme du cirque contemporain ». Propriétaires « d’un bâtiment complètement dingue avec des greniers remplis d’objets magnifiques », ils ont hébergé les élèves du CNAC durant une trentaine d’années. « Cela m’a influencé pour mon premier spectacle, Le soir des monstres, qui était lié à mon rapport aux objets ».
Un magicien qui ose

Il se définit comme un magicien qui utilise différentes techniques, comme le jonglage, la marionnette, l’objet et les illusions. « La magie navigue dans tout ça, mais en même temps elle apporte encore autre chose, l’indépendance et l’autonomie complète des objets qui peuvent se mouvoir et prendre vie. Le cœur de mon travail est d’animer tout ça. »
Ses spectacles sont de magnifiques livres d’images animées. Pas question de lui demander ses trucs. Expliquer ce travail énorme nécessaire à faire naître l’illusion serait en enlever la magie et perdre notre âme d’enfant. Dans Le bruit des loups, les arbres se mettaient à bouger, les animaux, vrais ou marionnettes, apparaissaient et disparaissaient, dans un jeu de lumière magnifique. Avec Vers les Métamorphoses, il pousse encore plus loin son travail, dans une esthétique très soignée, procurant des impressions fortes et souvent inexplicables.
« Il y a eu une bascule progressive des objets vers le corps. Dans les Métamorphoses, j’ai commencé à balader l’âme d’un corps à l’autre, en me demandant ce que cela produit. Mon frère a le même corps que moi, les mêmes empreintes digitales. Une des particularités que l’on prête aux jumeaux est d’avoir une âme qui se promène de l’un à l’autre. Je me suis amusé à déstabiliser le spectateur. Qu’est-ce qui se passe quand on ne sait plus qui l’on regarde ? Si celui que l’on suit n’est pas devenu un autre ? Quelqu’un d’autre qui a pris une autre forme ? Jusqu’à l’altérité maximale, la forme animale ! »
Tempête dans un crâne
Étienne Saglio explique qu’il a démarré la création de ce spectacle « suite à une rupture amoureuse » et l’a terminée « juste avant ses quarante ans ». La rupture lui a fait prendre conscience qu’il avait toujours passé sa vie avec un alter ego, sa compagne pendant dix-huit ans et avant cela son frère jumeau. « Je me suis retrouvé seul, ce qui ne m’était jamais arrivé. Je ne savais pas ce qu’était la solitude. Le conjoint connaît tous de vos facettes et quand on perd cet alter ego, on a cette sensation de ne plus savoir qui on est. C’est cette impression-là que j’avais ». C’est pour cela que son personnage court après son identité.
Aborder la quarantaine, c’est « une moitié de vie et on se rend compte que l’on n’aura pas le temps de tout faire. Il y a ce qu’on aurait aimé être et ce que l’on n’aura pas le temps d’être. Ce rapport à la multiplicité a fait écho à la solitude. J’ai travaillé sur les images que cela éveillait en moi ».
Comment Messi est arrivé dans l’aventure

Désirant que son personnage devienne à un moment un chien, Étienne Saglio en parle à ses collaborateurs, les dresseurs Pascal Treguy et Laura Martin, avec lesquels il avait déjà travaillé sur Le bruit des Loups. « J’avais besoin d’un animal capable d’aller plus loin dans la partition ». Laura lui parle de son border collie. « C’est génial de voir sa capacité de travail, de concentration, d’apprentissage. Et je n’ai aucun doute du plaisir qu’il a d’être avec nous ». Durant les trois années nécessaires à la création du spectacle, Messi a eu le temps de tourner dans Anatomie d’une chute et de devenir une star internationale, ovationnée aux Oscars. Étienne Saglio éclate de rire. « Il faut voir les gens prendre des selfies avec lui à la sortie du spectacle ! »
Et après
Il est déjà sur une nouvelle création. « Je repars sur une petite forme, un peu plus légère, avec Lora Juodkaite, une danseuse qui tourne sur elle-même depuis l’âge de sept ans. Ensemble on développe une danse hallucinatoire, enfin quelque chose comme ça ». Illusion, quand tu nous tiens !
Vers les métamorphoses, conception Étienne Saglio / Monstre(s)
Spectacle vu dans le cadre du Festival 100 % magie
de La Rose des Vents, scène nationale Lille Métropole
Le Phénix, scène nationale Valenciennes en avril 2025
Théâtre du Rond-Point – Paris
Du 7 au 16 novembre 2025
Les dates du 14 au 16 novembre sont dans le cadre de la Nuit du Cirque
durée 1h.
Tournée 2025-20268 et 9 octobre 2025 à L’Équinoxe / Châteauroux (36)
15 au 18 octobre 2025 à la Scène nationale d’Orléans (45)
27 au 30 novembre 2025 à la MC93 / Bobigny (93)
4 et 5 décembre 2025 à l’Opéra de Dijon (21)
16 et 17 décembre 2025 au Carreau / Forbach (57)
22 et 23 janvier 2026 à L’Hectare / Vendôme (41)
3 au 7 février 2026 à Bonlieu / Annecy (74)
12 et 14 avril 2026 au Figuier blanc / Argenteuil (95)
Interprètes : Étienne Saglio ou Vasil Tasevski et Clément Dazin ou Antoine Guillaume et Messi
Dramaturgie et regard extérieur Valentine Losseau et Raphaël Navarro
Scénographie Benjamin Gabrié
Création musicale Madeleine Cazenave et Thomas Watteau
Création lumière Alexandre Dujardin
Régie lumière Alexandre Dujardin ou Laurent Beucher
Régie son Thomas Watteau ou Christophe Chauvière
Conception machinerie Simon Maurice
Conception vidéo Camille Cotineau
Régie vidéo Camille Cotineau ou Camille Gateau
Régie générale et construction Yohann Nayet
Régie plateau Yohann Nayet ou Alexis Artero, Simon Maurice ou Benoit Desnos, Louise Bouchicot et Louise Digard
Création informatique Tom Magnier
Régie informatique Thibaut Champagne ou Nicolas Guichard
Réalisation des marionnettes, accessoires et costumes Louise Digard
Coachs animaliers Laura Martin et Pascal Tréguy.