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Angélica Liddell : « Je ne veux pas enterrer mes fantômes. Je veux enterrer la médiocrité de la vie. »

À l'Odéon Théâtre de l'Europe, la performeuse catalane présente Vudú (3318) Blixen, premier volet de sa Trilogie des funérailles, transformant la scène en rituel extrême où théâtre, mystique et désir de mort se mêlent. Entretien avec une artiste absolue autour de trois œuvres qui célèbrent sa propre fin.
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Vous avez convoqué trois figures très différentes : Karen Blixen, Ingmar Bergman et Yukio Mishima. Pourquoi eux ? Qu’est-ce qui, dans leurs œuvres ou leur mort, vous appelait ?

Angélica Liddell : Je les ai choisis comme compagnons pour un adieu à la vie, parce qu’ils ont contribué à ma formation esthétique et morale. Ils ont façonné ma sensibilité. Ils m’ont donné différentes perspectives sur la mort. La mort démoniaque de la baronne Blixen, la peur de la mort de Bergman et l’amour de la mort de Mishima. J’ai toujours dit que, dans une autre vie, j’étais japonaise. Je m’identifie à chacun d’eux depuis mon plus jeune âge.

Vudú (3318) Blixen d’Angélica Liddell © Luca del Pia

Il y a aussi une dramaturgie spirituelle établie entre les trois œuvres. Vudú se termine dans la chambre rouge de Cris et chuchotements. J’y suis habillée en blanc comme les quatre femmes du film. Dämon commence à cet endroit même, dans cette même chambre rouge et se termine par la citation de Bergman, de cette œuvre rêvée dans laquelle il étrangle un critique puis se tire une balle dans le front. La trilogie se termine par le suicide, puisque j’ai moi-même planifié mon suicide il y a quinze ans, incarné dans la figure fascinante de Mishima.

Par hasard, j’ai visité l’endroit où Mishima a fait le seppuku, le jour de la mort de Bergman, un 30 juillet. Je fais référence à cette musique du hasard. Depuis que j’ai commencé ces funérailles, je suis guidée par des anges, des âmes errantes, des fantômes, un courant de sentiments qu’il est très difficile d’expliquer. Les trois œuvres et ma vie sont intimement liées. Elles sont les conséquences les unes des autres. Mais par-dessus tout, elles sont soutenues par le monde du surnaturel.

Enterrer Bergman, Blixen et Mishima : est-ce seulement rendre hommage ou aussi enterrer une certaine idée du théâtre, voire de vous-même ?
Dämon el funeral de Bergman d'Angélica Liddell © Christophe Raynaud de Lage
Dämon el funeral de Bergman d’Angélica Liddell © Christophe Raynaud de Lage

Angélica Liddell : Ce n’est ni un enterrement, ni un hommage. Au contraire, c’est du spiritisme, un chant pour l’éternité et au monde de l’invisible. Je me laisse posséder. Je les somatise, je deviens Blixen, Bergman et Mishima, je me sens réellement possédée par eux. Pendant le processus de création, j’ai eu une relation authentique avec leurs fantômes. Ils me guident, dirigent, décident pour moi. Des choses extraordinaires se produisent autour d’eux, inexplicables d’un point de vue rationnel. Ce sont presque des miracles, je dois les assister, les écouter, prêter attention aux signaux qu’ils m’envoient.

Blixen a perpétré la vengeance parfaite, elle a purifié la plaie et m’a aidée à visualiser ma mort. Bergman a chassé les traîtres hors de moi, il les a reconnus et désignés à travers son cercueil, comme dans le conte d’Edgar Allan Poe, Le cœur révélateur. Cela peut sembler incroyable, mais il a anéanti les tumeurs qui me faisaient mal. Quand j’ai fait ses funérailles au Dramaten à Stockholm, dans son théâtre, l’anagnorisis a été brutal. C’était l’une des expériences les plus belles et révélatrices de ma vie. Je ne peux pas expliquer l’excitation, le choc de l’âme, la révélation absolue de la condition humaine. Dämon est l’œuvre qui m’a apporté le plus de choses. C’est une œuvre vraiment spiritualiste, la plus puissante à ce niveau.

Que dire de Mishima, mon amant japonais ? Mishima est un obsédé de la beauté. Il m’a redonné l’excitation de la beauté et le bonheur d’être au plus près d’elle. Je ne veux pas enterrer mes fantômes. Ce que je veux enterrer, c’est la médiocrité de la vie. Je ne suis plus heureuse parmi les vivants, c’est pourquoi je me laisse transpercer par les morts. Comme disait Bach, la mort est une joie plus grande que la joie elle-même. Il ne s’agit pas de théâtre, mais de la vie elle-même, de ce long chemin vers la disparition. Si je fais du théâtre, je ne meurs pas. Ou je mourrai mieux. Je meurs comme j’aimerais mourir. Épuisée. Il n’y en a plus pour longtemps.

Dans Seppuku, le suicide n’est jamais plaint, il est presque exalté. Est-ce une provocation ou une position irrévocable ?
Seppuku – El funeral de Mishima o el placer de morir d’Angélica Liddell © © Ximena y Sergio

Angélica Liddell : C’est une conviction. Je dis que j’ai vécu avec le désir de mort depuis ma naissance, je suis née avec une roulette russe dans la tête. Je suis vivante par miracle. Le suicide a été pénalisé moralement et les suicidés relégués hors les murs. Historiquement c’est un lieu de punition, et aujourd’hui c’est encore un tabou. Cela m’indigne. Pourtant, il n’échappe à personne que le suicide est l’expression ultime de la liberté et qu’en tant que tel, il doit être respecté. Ce qui me dérange, c’est qu’on le traite encore comme une maladie mentale, plutôt que comme un choix conscient, un acte total de lucidité et de sincérité. La sincérité est fondamentale pour le suicidaire. La vérité s’obtient par le sexe et la mort, les limites du corps, comme le dit Bataille. Le suicidaire a parfaitement compris le sens de l’existence.

Aussi douloureux que cela puisse être, il y a des personnes incompatibles avec la naissance. Prolonger cette souffrance est une maltraitance. Je suis moi-même suicidaire, mais j’ai sublimé la blessure par l’art. De mon point de vue, le suicide est une action d’avant-garde, radicale, et mérite tout mon respect. Bien sûr, la perspective de Seppuku est poétique, pas clinique ou sociale. Par ailleurs, dans le cas de Mishima, il y a un dilemme entre la plume et l’épée, qui l’a tourmenté depuis sa jeunesse. Ce conflit est important pour prendre des décisions concernant la représentation, l’art, la cérémonie et la fin de la vie.

En fin de compte, ce qui est à la base de mon travail est une soif de transcendance, pour laquelle j’utilise tous les moyens possibles à ma disposition. Sur scène, il y a une âme qui lutte désespérément pour trouver sa forme.

On parle souvent de provocation à propos de votre théâtre. N’est-ce pas plutôt une exigence morale poussée jusqu’à l’insoutenable ?
Dämon el funeral de Bergman d'Angélica Liddell © Christophe Raynaud de Lage
Dämon el funeral de Bergman d’Angélica Liddell © Christophe Raynaud de Lage

Angélica Liddell : Provoquer n’est pas négatif. Le terme « provocation » est toujours utilisé en termes péjoratifs, jugé comme quelque chose de pauvre. Mais la vérité, c’est que la provocation est enracinée dans la nature même de la tragédie antique, dans la catharsis, dans la reconnaissance des émotions à travers la pitié et l’horreur. « La beauté est une chose terrible et effrayante », dit Fiodor Dostoïevski dans Les Frères Karamazov. Il dit aussi que sans le diable, nous serions à court d’événements. La beauté est une grande provocatrice.

Je travaille avec ce concept de limite, pour conduire le spectateur à un degré d’insoutenabilité qui finit par devenir euphorie, épiphanie et révélation, précisément grâce à l’insoutenabilité et la cruauté de la beauté. Je cherche la communion à travers un symbole violent.

Si j’amène la morale à ses extrêmes les plus violents, c’est parce que dans l’art, l’immoral devient toujours éthique. L’art est éthique par nature, c’est pourquoi nous pouvons prendre des risques. Je ne cherche jamais le scandale et il ne rentre pas dans mes propositions. Le scandale est fabriqué par les autres, il ne m’intéresse pas du tout. La provocation appartient à l’art, le scandale à la culture. Je veux seulement jeter une lumière sur l’âme humaine.

Chez vous, la nudité, le sexe ou le sang ne sont pas des effets mais des évidences. Sur scène, votre corps est-il une offrande, une arme ou un champ de bataille ?

Angélica Liddell : Je me sens possédée telle une offrande. Mon corps est un corps en sacrifice, donc c’est un corps rituel, une bataille entre le bien et le mal, un corps religieux. Bergman disait qu’une scène est un lieu de culte religieux, comme une église, c’est-à-dire sacré. Il revendiquait ce culte, ce rite, cette violence symbolique, transcendante. Je suis une sorte de médium entre la terre et le ciel, entre le spectateur et ses démons.

Vos spectacles brouillent constamment la frontière entre performance et réalité. Existe-t-il une limite à ce que vous vous autorisez sur scène ? Où commence l’impossible ?
Vudú (3318) Blixen d’Angélica Liddell © Luca del Pia

Angélica Liddell : Comme le disait Bergman en parlant des concertos pour piano de Bach, l’objectif de l’art est l’inatteignable. La limite est mise par la tension entre la folie et la raison, elle est invisible. La limite se trouve dans ma fragilité. Je suis toujours sur le point de me briser, de passer de l’autre côté, celui des exclus. Dans ma vie quotidienne je suis sur l’autre rive, celle de ceux qui vivront et mourront seuls. J’ai trop peur des gens. Je vis dans la peur. Je ne sais pas vivre, je survis seulement grâce au travail. La limite est dans cette survie. Je travaille avec la violence d’un pendu qui donne des coups à la potence. Pendant longtemps, atteindre ces limites mentales sur scène m’a coûté de sévères dépressions.

Au début, par exemple, avec La Maison de la force, je ne pensais qu’à m’auto-détruire sur scène. Encore aujourd’hui, avant de monter sur scène, j’ai une terrible envie de mourir. Je travaille avec cette sensation, j’ai cette envie et je l’exprime. C’est de là que naît la force, c’est mental, ce n’est pas physique. Et à la fin apparaît l’ange qui arrête Abraham et me sauve. Pendant quelques instants je reçois l’amour du public, puis je retourne dans le vide. L’inutilité de l’existence me tombe dessus comme une dalle quand j’arrive dans ma chambre d’hôtel. Je redeviens l’agneau qui remplace Isaac sur la pierre du sacrifice. Je reviens à l’Agnus dei, je ne comprends plus ce monde de merde et l’anxiété m’empêche de dormir, une nuit de plus.

Colères, pulsions, passions : ces forces brutes semblent irriguer votre création. Comment les transformez-vous en matière scénique ?
Vudú (3318) Blixen d’Angélica Liddell © Luca del Pia

Angélica Liddell : Par une pensée primitive. D’ailleurs, la première pensée de l’humanité s’est manifestée par l’image. Avant d’avoir un langage parlé, l’homme a commencé à s’exprimer par des images, dans les grottes, dans l’obscurité. Le verbe est venu plus tard.

Je remplis des carnets et des carnets d’idées qui, peu à peu, s’articulent dans l’obscurité de cette caverne. Les cahiers fermés sont ce qui rassemble le plus de la nuit. Je suis obsédée par le travail jusqu’à tomber malade, comme si ma vie en dépendait. Il y a une sorte de fatum, une urgence à parler de ce dont j’ai besoin. L’œuvre dépend d’un besoin intérieur très impérieux.

Je compte énormément sur l’expérience, voire sur le hasard. Je ne dépends pas d’une salle de répétition mais de mes rêves, d’une manière étrange de relier l’art à la vie. C’est inséparable. Une chose devient de plus en plus claire pour moi : l’imagination est l’assassin de l’inspiration. Je rejette l’idée de design et d’imagination. L’inspiration se trouve dans la simple existence et dans les concepts, dans les événements, dans l’imprévisible, dans les souvenirs, dans les rêves, dans l’invisible, dans les connexions inhabituelles. Pas dans la forme. La forme est le désespoir de l’idée, c’est là qu’une bataille terrible commence.

Toute forme me semble insuffisante. Toute forme naît d’un échec. La forme est toujours l’échec. Je déteste les pièces où tout est conçu, préconçu. Ces œuvres ne respirent pas, elles sont professionnelles, et c’est pour cela qu’elles sont mortes, parce qu’elles sont conçues par des professionnels. Ce qui vous aide à créer, c’est de voir un héron voler au-dessus de votre tête pour la première fois.

Vos spectacles ressemblent souvent à des rituels : ils convoquent le sacré autant qu’ils le fissurent. Comment s’organise ce dialogue entre sacralisation et désacralisation ?

Angélica Liddell : Mishima disait qu’on se rapproche de Dieu par le péché. Le tabou implique cette qualité d’intouchable, et donc est susceptible de violation. C’est la base de la transgression, du viol de la loi, du tabou. L’esthétique est le seul endroit où nous pouvons nous permettre cette violation, qui grâce à la poésie devient une autre forme du sacré : le Mal.

Vos pièces sont des expériences qui n’épargnent ni vous ni le public. Qu’attendez-vous de cette traversée commune – et qu’espérez-vous qu’il en reste une fois la scène quittée ?

Angélica Liddell : J’aimerais qu’ils s’arrachent le cœur et le mangent, par exemple.

La collaboration avec des figurants traverse votre travail depuis longtemps. Que révèle-t-elle de votre manière de faire théâtre ?
Seppuku – El funeral de Mishima o el placer de morir d’Angélica Liddell © © Ximena y Sergio

Angélica Liddell : Les figurants sont la joie de l’œuvre. J’aime les castings autant que l’expérience scénique. Ce sont des corps purs, comme un premier plan cinématographique. Ils sont très transparents, non viciés par les relations, l’obligation ou le ressentiment. Je n’ai pas de compagnie de théâtre et je n’en veux pas. Je ne travaille pas avec des acteurs permanents. Tout cela pourrit, se corrompt, il n’y a pas de pureté. Chez les acteurs, il n’y a pas de naïveté, parfois même pas de sincérité.

J’ai constamment besoin de nouvelles personnes, comme des terres non découvertes, vierges, pures. Je trouve ce dont j’ai besoin à chaque instant. Je le transforme si j’en ai besoin, j’aime changer les choses juste avant de commencer. Parfois, je ne cherche même pas d’acteur professionnel. Les CV ne m’intéressent pas. Souvent, je choisis des personnes qui n’ont rien à voir avec la profession et fonctionnent comme ces modèles de Bresson. Leur seule présence est puissante. J’ai besoin de présences pures sur lesquelles je peux compter. Comme le disait Godard dans Éloge de l’amour, ce qui est important, c’est le geste le plus innocent possible, presque sans essais, sans se connaître, sans rien savoir les uns des autres, sans intellectualiser un processus.

Je n’aime pas répéter et seuls les inconnus me touchent. La sincérité d’un figurant est proportionnelle à son dévouement, à sa foi et à son humilité. Je ne cherche pas de bons acteurs mais des présences. Les figurants ont beaucoup de gratitude et cela me remplit de satisfaction de partager la scène avec des personnes grâce auxquelles j’essaie de créer des moments de grande beauté. Je ne sais pas si j’y arrive, mais j’essaie.

Les figurants sont chargés de créer la beauté de ces images. C’est éphémère, différent et nouveau dans chaque endroit. J’adore les inconnus, ils sont encore innocents. Le théâtre se fait avec une grande dose d’innocence. C’est si fascinant, si simple, si fugace. J’adore cette fugacité, l’impermanence.


Vudú (3318) Blixen d’Angélica Liddell
Création en 2023 au Festival Temporada Alta à Gérone
Durée 5h30 avec 4 entractes.

Tournée
27 mars au 12 avril 2026 à l’Odéon Théâtre de l’Europe– Paris


Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir d’Angélica Liddell
Création le 22 novembre 2025 au Théâtre de Salt (Espagne)
Durée 2h
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Tournée
11 au 13 juin 2026 au Wiener Festwochen, Vienne (Autriche)
24 au 26 juillet au Festival GREC, Barcelone (Espagne)

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