Comment êtes-vous arrivé au cirque ?
Antoine Rigot : À l’âge de dix ans, j’ai compris que faire du Buster Keaton pouvait être un métier. Je n’ai pas arrêté de tanner mes parents, jusqu’au jour où ma mère, en 1977, a entendu parler de l’École du cirque Fratellini. Sous l’impulsion de Pierre Étaix et d’Annie Fratellini, le cirque s’ouvrait à tous ceux qui avaient envie de faire ce métier sans appartenir au sérail. Dès mes 16 ans, puisque l’école n’était plus obligatoire à cet âge-là, je me suis glissé sous la toile du chapiteau. Nous apprenions tout à la fois, c’est ça qui était assez intéressant. Agathe y est arrivée avec son numéro de fil. Du coup, moi qui faisais de la cascade burlesque, je me suis retrouvé embarqué à apprendre un peu le fil pour faire une introduction à son numéro. À force de nous retrouver sur douze millimètres de large tous les deux, nous ne risquions pas de nous rater. Et finalement, l’amour aidant, nous sommes partis vers de nouvelles aventures.
Comment s’est fait le passage entre le cirque traditionnel et, comme on le nommait à l’époque, le nouveau cirque ?

Antoine Rigot : Nous avions commencé très traditionnellement chez Roncalli, en Allemagne, avec un numéro que nous avons joué plus de trois cents fois par an. Puis, le CNAC venant d’ouvrir, nous nous sommes retrouvés à y enseigner. Le cirque commençait à s’ouvrir à la chorégraphie, au théâtre. Ensuite, nous sommes partis au Québec rejoindre des amis d’Agathe qui créaient le Cirque du Soleil. Quatre ans après, nous sommes rentrés en France. C’est à ce moment-là que nous avons croisé la route d’Igor et Lili Dromesko, qui voulaient faire un spectacle dans une volière avec des oiseaux. C’était une création avec de la musique et tout ce qui était en rapport avec le vol et la légèreté. Donc, des fildeféristes qui jouaient de la musique, c’était pour eux. Il nous a entraînés dans son histoire et c’était magnifique. Lorsqu’en 1993, nous avons reçu le Grand Prix National du Cirque, avec l’argent de la récompense, nous avons créé Amore Captus, qui a tourné pendant quatre ans.
Et c’est là que vous créez la Compagnie Les Colporteurs ?
Antoine Rigot : Nous avions compris que, si nous voulions créer nos propres projets, il fallait nous structurer pour pouvoir être soutenus. Nous avons été accueillis à bras ouverts. C’était le début de l’histoire du cirque contemporain et il faut dire que le contexte de l’époque était évidemment plus favorable qu’aujourd’hui. Donc, en 1996, nous fondons la compagnie, nous réunissons les amis avec qui nous avons envie de travailler, nous achetons le chapiteau et nous créons Filao, d’après le roman de Calvino Le Baron perché, qui a apporté une théâtralité aux arts du cirque. Une première à l’époque.
D’après Le roman de Calvino, Le baron perché, qui a apporté une théâtralité dans les arts du cirque. Une première à l’époque.

Antoine Rigot : Le corps était notre langage. Mais il nous fallait absolument trouver des supports au-delà de la technique. Je respecte complètement ceux qui ne font que de la technique, parce que ça peut être aussi très poétique. Même si ce n’est pas forcément hyper explicite dans tous nos spectacles, il y a un fond, qui peut être littéraire ou visuel, ou les deux. Nous avons des thématiques sur lesquelles nous travaillons avec les artistes de manière collégiale, car il est plus intéressant de partager tous les imaginaires pour inventer un langage.
Et vous voilà parti sur les routes pendant trente ans. Vous appartenez à cette génération de circassiens qui n’appartenait pas à une famille de cirque et qui a fini par en fonder une…
Antoine Rigot : Eh oui, les premiers enfants de la balle du cirque contemporain arrivent. C’est ça qui est rigolo. À La Volière Dromesko, il y avait une école, avec dix enfants qui commençaient à grandir là, dont nos deux filles, Coline et Hortense. À l’époque d’Amore Captus, qui se jouait dans les salles, nous nous sommes adaptés. Avec Filao, nous sommes repartis avec notre tout nouveau chapiteau et en caravane. Nous avons remis une école en place. Nos filles sont toutes les deux musiciennes. Hortense a eu besoin de prendre son indépendance et d’inventer sa propre vie. Maintenant, elle habite Berlin, où elle fait toujours de la musique. Elle a tracé sa route. Après avoir appartenu à plusieurs collectifs de Musique d’Ailleurs, Coline est revenue au cirque. Elle était un peu plus accrochée au fil. L’itinérance, la caravane, ça lui plaisait beaucoup.
Et votre fille Coline se met à travailler avec vous…

Antoine Rigot : D’abord comme musicienne, puis elle s’est remise au fil. Petit à petit, Coline a développé un langage poétique liant le fil et le violon. Elle a fait plusieurs spectacles, dont un duo avec Agathe, Le Chas du violon, qui a énormément tourné. En parallèle du chapiteau, nous avons aussi développé un répertoire de spectacles de rue sur une structure autonome, l’Étoile, qui était assez incroyable. Ensuite, Coline a participé à trois de nos créations. À l’époque où elle jouait dans les collectifs, elle a rencontré, au fin fond de la Roumanie, Damien Levasseur, un Québécois qu’elle a épousé. Ils ont deux adorables enfants. Cet excellent musicien et compositeur a découvert le cirque contemporain. Il a trouvé ça incroyable.
Comment est venue l’idée de passer le flambeau ?
Antoine Rigot : Ce n’était pas prémédité. Lorsque nous avons commencé à trouver que cela devenait difficile — physiquement bien sûr, mais aussi parce que le contexte a changé en trente ans —, nous avons envisagé avec Agathe des projets pour des formes plus petites. Mais nous trouvions que c’était quand même dommage que ce merveilleux outil s’achève ainsi. Depuis son enfance, Coline a tout suivi, tout vu se construire, tout vu s’écrire, et elle a été très curieuse de tout. Après réflexion, avec son compagnon, elle nous a annoncé qu’ils étaient prêts à reprendre la compagnie. Maintenant, il leur faut réinventer. Une superbe équipe, qui a envie de continuer, les entoure. Et nous, nous allons les accompagner, c’est-à-dire mettre notre expérience à leur disposition. Mais nous voulons absolument qu’ils développent leur propre originalité artistique. C’est ce qui est le plus important pour nous.
Ces représentations de Cœurs sauvages, votre dernière création et la soirée du 1er avril, sont une sorte de pot de départ ?

Antoine Rigot : D’une certaine manière, c’est aussi une façon de boucler la boucle. C’est ici, à l’Espace Cirque de l’Azimut, que nous avons démarré les répétitions du spectacle. En revanche, si Marc Jeancourt nous avait permis de le créer, il ne pouvait pas le programmer avant 2026. Cela tombait finalement bien, puisque nous allions fêter nos trente ans et annoncer la transmission à Coline et Damien. Marc a eu l’idée, entre les deux week-ends où nous présentons Cœurs sauvages de faire la fête le 1er avril – et ce n’est pas une blague. Il nous a donné le budget et carte blanche. Nous avons réuni tous les fildeféristes et les musiciens qui ont travaillé avec nous. Nous allons faire une soirée improvisée, dire adieu à ce beau chapiteau dessiné par nos soins et faire la fête…
Cœurs sauvages par la Compagnie Les Colporteurs
L’Azimut – Espace Chapiteau – PNC d’Anthony
Du 27 mars au 5 avril 2026
Durée 1h30.
Le Salto du Chapiteau
L’Azimut – Espace Chapiteau – PNC d’Anthony
Le 1er avril 2026.
Conception, écriture et mise en scène d’Antoine Rigot et Agathe Olivier.
Avec Valentino Martinetti, Anniina Peltovako, Riccardo Pedri, Molly Saudek, Manuel Martinez Silva, Marie Tribouilloy, Laurence Tremblay-Vu.
Musique Damien Levasseur-Fortin (guitare, contrebasse), Coline Rigot (violon, voix), Tiziano Scali (électro-acoustique)
Collaboration à la chorégraphie Molly Saudek.
Composition musicale et électro-acoustique de Damien Levasseur-Fortin, Tiziano Scali.
Collaboration à l’écriture musicale Coline Rigot et Raphaël-Tristan Jouaville.
Scénographie d’Antoine Rigot et Patrick Vindimian.
Lumières d’Éric Soyer
Costumes d’Hanna Sjodin, assistée de Camille Lamy.
Direction technique de Pierre-Yves Chouin.
Régie chapiteau de Christophe Longin et Florent Mérino.
Régie Olivier Duris (lumières), David Lockwood (plateau), Stéphane Mara (son).