© Zoé Aubry

OCCUPATIONS de Séverine Chavrier : Sexe, excès et extases

À la Comédie de Genève, la metteuse en scène signe une pièce qui s’articule, à partir de ses lectures, autour du féminisme, de la sexualité et du genre. Une création aux images sans tabou, dans un dispositif entre exhibition et voyeurisme.
20 novembre 2025
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C’est en confrontant le public avant tout à son dispositif, que Séverine Chavrier introduit, dès l’entrée en salle, sa dernière création. Cette scénographie est d’ailleurs au cœur même de l’écriture d’OCCUPATIONS. Au milieu d’un espace bi-frontal, la metteuse en scène imagine une grande boîte quasi hermétique, dans laquelle elle place ses quatre interprètes. De chaque côté, les spectateurs font face à une paroi de tissu qui laisse à peine passer les regards et tient lieu d’écran de projection. Depuis les gradins, les points de vue se multiplient, tandis qu’à l’intérieur plus rien ne semble pouvoir échapper aux indiscrétions.

L’écran de nos désirs
© Zoé Aubry

Ainsi peut commencer cette plongée en eaux troubles dans les méandres de la sexualité. Partie de ses lectures d’Annie Ernaux, auxquelles répondent d’autres plumes comme celles de Paul B Preciado, Iris Brey ou encore Judith Butler, Séverine Chavrier semble vouloir creuser dans les tabous de nos sociétés. S’appuyant aussi sur les vécus personnels de Hugo Cardinali, Jimy Lapert, Jasmin Sisti et Judit Waeterschoot, l’actuelle directrice de la Comédie de Genève aborde en surface bon nombre de thématiques, qu’elle traduit essentiellement par l’image.

En collaboration avec Quentin Vigier à la vidéo, elle se plaît à provoquer le naturel voyeuriste des spectateurs qui ne se satisferaient pas des cadres qu’on leur propose au premier plan. Car à travers l’écran, selon la visibilité et les angles morts de la structure, les images se construisent en direct. Là, les corps se dénudent ou se recroquevillent, s’exposent ou se dissimulent, dans un jeu d’exhibition qui dévoile avec crudité la sexualité dénormalisée des jeunes générations.

Préoccupations intimes

Pour cela, OCCUPATIONS se construit dans une alternance de tableaux esthétiques et d’échanges intimes. Les scènes muettes, ayant souvent trait à la fête, aux excès et au détachement du réel, tiennent lieu de respirations musicales extatiques. Les instants de parole, de leur côté, sont plus doux, dans une énergie qui contraste le lâcher-prise et permet de toucher une corde plus sensible, plus personnelle. Soutenus par leurs micros et pris au piège du plan serré des caméras, les interprètes balaient alors, sur la retenue, les sujets qui les concernent.

Dans cette écriture aux voix et aux considérations multiples, Séverine Chavrier mêle les questions de sexualité et de genre dans l’héritage d’une réflexion anti-patriarcale. Elle convoque pour cela les citations littéraires des œuvres dont elle s’inspire et qu’elle affiche en grand comme des mantras. Mais les interrogations sont nombreuses et, dans cette pluralité, sa dramaturgie peine à approfondir sa pensée au-delà des évidences – parfois maladroites – de notre époque.

La part du jeu
© Zoé Aubry

Par-delà le propos, et malgré l’absence presque totale de rapport public qu’ils imposent, le dispositif et le traitement vidéo apportent toutefois une dimension fascinante dans l’interprétation. Usant à l’envi de filtres comme on les trouve par centaines sur les réseaux sociaux, la metteuse en scène mise sur le jeu de ses interprètes pour en faire ressortir un réalisme perturbant. Ainsi affublés tantôt d’une moustache, tantôt d’un visage vieilli, les artistes au plateau semblent se multiplier à leur tour, donnant l’illusion d’une pièce aux mille voix.

Une fois passée la découverte, l’idée globale finit malheureusement par s’essouffler. Reste que déconstruire une vision cis-hétéronormée de la société ne fait jamais de mal, d’autant moins lorsque ce sont les personnes concernées qui s’en chargent. L’envie de tout foutre en l’air, bien qu’encore trop littéraire, est palpable. Actrices et acteur ont l’énergie au corps, gageons qu’elle finira par crever l’écran.

Envoyé spécial à Genève

OCCUPATIONS de Séverine Chavrier
Comédie de Genève
Du 19 au 23 novembre 2025
Durée 2h.

Tournée
4 au 15 décembre 2025 au
T2G – Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
17 au 20 février 2026 au Théâtre des 13 vents – Montpellier

Avec Hugo Cardinali, Jimy Lapert, Jasmin Sisti et Judit Waeterschoot
Mise en scène et son : Séverine Chavrier
Vidéo : Quentin Vigier
Son : Simon d’Anselme de Puisaye
Scénographie : Louise Sari
Lumière : Jérémie Cusenier et Marion Labat
Assistanat à la mise en scène : Eleonore Bonah et Adèle Joulin
Assistanat à la scénographie, costumes et accessoires : Maria-Clara Castioni et Margaux Moulin Conseil dramaturgique : Noémi Michel et Antoine Girard
Et l’ensemble des équipes administratives et techniques de la Comédie de Genève Réalisation décor : Ateliers de la Comédie de Genève

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