« Quatre femmes qui naviguent, ça n’a pas de sens ! », raille l’une des quatre passagères de ce navire minimaliste reconstitué sur scène — seulement trois voiles, un épais gouvernail et, évidemment, une carte. Et pourtant, elles naviguent bel et bien. Pour son tout premier passage à la mise en scène, la comédienne Aurore Frémont a imaginé Scélérates, un spectacle dont l’intrigue tourne autour de la mer, finaliste du Prix T13. Originaire de Saint-Malo, la metteuse en scène, qui est également l’autrice de ce texte remarquable, se réfère à l’Odyssée pour mieux envoyer valser les clichés sexistes qui poursuivent, aujourd’hui encore, les femmes navigatrices.
Sur scène, Juliette tient le gouvernail. Pour la première fois de sa vie, la jeune femme a eu envie d’être la seule cheffe à bord. C’était sans compter le fait qu’aucun homme ne la suivrait. La voilà donc flanquée de Jo, Marie et Romy, qui l’accompagnent dans cette traversée depuis Portsmouth, direction les mers australes. Elles sont observées par un cinquième personnage, Poséidon lui-même, qui suit de très près cette traversée intégralement féminine.
Une odyssée épique

Accompagnées par le chuchotement des bruits marins (de vrais sons, composés par Eliot Maurel), les quatre trentenaires espèrent rapidement une tempête qui viendrait donner du souffle à leur aventure. Si ni le contexte de cette traversée, ni l’époque à laquelle elle se déroule ne sont connus, le monde réel ne semble jamais très loin : les amies veulent remporter une course et montrer qu’en mer, comme sur terre, les femmes sont les égales des hommes.
Las ! La mer demeure désespérément calme et la traversée a tantôt des airs de huis-clos, tantôt de vaudeville. Au programme, tour de chant lyrique entre les embarquées qui s’impatientent, mots-croisés et premières disputes dignes d’une comédie, après quelque vingt-six heures de navigation. De blagues en rebuffades, les jeunes femmes s’interrogent finalement sur ce qui les pousse vraiment à prendre le large. Et donc, à esquiver les injonctions faites aux femmes, passée la trentaine. Le voyage est aussi intérieur.
Histoire(s) d’injonctions
Si, à l’instar des navigatrices, l’intrigue fait parfois du surplace — arriveront-elles un jour à bon port ? —, le plaisir de la traversée réside surtout dans les riches dialogues imaginés par l’autrice. D’une scène de ménage à l’autre, les amies dissertent tantôt sur la notion de réussite, tantôt sur la figure tutélaire d’Ulysse, le voyageur d’Homère. Et si, finalement, le courage n’était pas plutôt du côté de Pénélope, sa femme ?
Aurore Frémont alterne ainsi avec talent entre les registres, et insuffle à son texte plusieurs envolées lyriques qui donnent à ce voyage initiatique et féministe un élan bienvenu. Le point final de ce voyage, un brin abracadabrantesque, aura beau laisser un peu sur sa faim, on n’en gardera que le meilleur : son goût du verbe, et la soif d’aventure qu’il insuffle.
Scélérates d’Aurore Frémont
Au Théâtre 13 – Glacière
Du 12 au 14 novembre 2025
Durée : 1h10.
Texte et mise en scène : Aurore Frémont
Distribution: Laura Chetrit, Aurore Frémont, Rafaela Jirkovsky, Frédérique Voruz
Collaboration artistique : Guillaume Pottier
Création lumières : Geoffroy Adragna