Certaines images s’incrustent durablement. Cette statue d’Iphigénie, taillée par le sculpteur Laurent Pelois, en est un exemple marquant. Figure de pierre admirable qui, soudain, s’embrase. Un geste de scène fort. Et un clin d’œil à la question que Céleste Germe et Maëlys Ricordeau posent sans relâche : que faire de nos mythes ?

Le théâtre d’Eschyle inspire toujours de grandes œuvres — on pense notamment au Portrait de famille de Jean-François Sivadier. Derrière le récit fondateur de la démocratie athénienne, subsistent pourtant deux féminicides.
Iphigénie d’abord, sacrifiée par son père Agamemnon, pour satisfaire les dieux, ses désirs guerriers et venger l’honneur bafoué de son frère. Puis Clytemnestre, tuée par Oreste, leur fils, pour laver le sang du roi infanticide. Quand l’enfant matricide est jugé — il sera acquitté — ,
le premier procès de l’Histoire prend forme. Une ironie cruelle traverse ce récit où la démocratie naît en marchant sur des corps de femmes.
Un poème visuel somptueux
Pour relire ce mythe fondateur sous un prisme encore rarement féministe, Das Plateau orchestre une fresque plastique et sensorielle. Trois interprètes, excellents, Aurelia Nova, Antoine Oppenheim et Maëlys Ricordeau, passent d’un rôle à l’autre et incarnent tour à tour divinités, Atrides, témoins silencieux…

Le trio évolu parmi un champ de statues grecques mutilées, leurs silhouettes inquiétantes se démultipliant dans un vaste miroir en fond de scène. La composition sonore lancinante de Jacob Stambach enveloppe le tout. À mesure que fragments et voix réactivent l’Orestie, c’est surtout son angle mort qui surgit : le regard des femmes.
Une langue nouvelle
Voici une version fluide et affinée :Tout ne convainc pas avec la même intensité — une image assez lourde montre un immense drap imbibé de sang suspendu dans l’air — mais Un jour sans vent s’impose surtout par la vibration de sa langue. Les mots d’Eschyle, revisités par la plume de Milène Tournier, gagnent en chair et en souffle. Ils hypnotisent, portés par les interprètes ou projetés sur de grands caissons lumineux en bord de scène.
Sur le sacrifice d’Iphigénie, résonne : « Agamemnon alla jusqu’à sacrifier sa fille / il la voulait sa guerre / Elle eut beau implorer supplier son père / les capitaines amoureux de la guerre / n’entendaient rien / ne voyaient pas la petite fille. » La poésie, sombre et grave, se niche ici partout. Et reste en tête, longtemps.
Un jour sans vent (Une Orestie) d’après Eschyle
Théâtre Public de Montreuil
Du 28 novembre au 11 décembre 2025.
Durée 1h30.
Tournée
13 et 14 février 2026 au Lieu Unique – Nantes.
Texte de Milène Tournier et Eschyle (traduction Florence Dupont).
Mise en scène de Céleste Germe assistée de Léa Coutel
Conception de Céleste Germe & Maëlys Ricordeau.
Avec Aurelia Nova, Antoine Oppenheim, Maëlys Ricordeau.
Composition musicale et direction du travail sonore de Jacob Stambach.
Scénographie de James Brandily.
Dispositif son et vidéo – Jérôme Tuncer assisté de Florent Goetgheluck.
Création lumière de Sébastien Lefèvre.
Création vidéo de Flavie Trichet-Lespagnol.
Costumes de Sabine Schlemmer, Julia Brochier.
Conseils dramaturgiques Marion Stoufflet.
Sculptures de Laurent Pelois.
Construction décor – Pablo Simonet et Benjamin Bertrand.
Régie générale et plateau – David Ferré.