Le Dindon
© Simon Gosselin

Chez Aurore Fattier, Le Dindon glougloute un peu faux

Grande amatrice de Feydeau, la directrice de la Comédie de Caen a tenté d'insuffler un souffle queer à ce vaudeville conjugal. L'énergie est au rendez-vous, mais le spectacle s'égare parfois dans les clichés.
11 octobre 2025
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L’espace d’un instant, on croit à un miracle, avec cette scène d’ouverture qui en jette. Tandis que deux inconnus jouent au badminton derrière la cloison du décor, un comédien, Thomas Gonzalez, débarque roucoulant. Il est quasi nu, les tétons et le sexe cachés par des guirlandes de piments en plastique. Pas froid aux yeux, l’air faussement aguicheur, il s’avance jusque dans les premiers rangs des spectateurs, en chantant Vous les femmes, le titre de Julio Iglesias. À ceci près qu’au lieu d’entonner les paroles de la chanson, notre homme glougloute. Pas d’erreur possible, nous sommes bien dans Le Dindon.

D’ailleurs, le dindon de cette farce-là ne tarde pas à apparaître. Deux silhouettes s’élancent du fond de salle : une femme, Lucienne, escarpins et simili tailleur Chanel, tente d’échapper à un homme qui la poursuit. Ce sera donc notre dindon, Pontagnac. Depuis une semaine, le quinqua, qui arbore grossière perruque et panoplie de riche sorti tout droit de l’île de Ré, poursuit cette femme qu’il ne connaît pas. Harcèlement de rue avant la lettre. « Je ne peux pas voir une femme sans lui faire la cour », clame l’homme, mi-porc mi-volaille.

Balance ton dindon
© Simon Gosselin

Pour se débarrasser de son harceleur, Lucienne le guide tout droit jusqu’au bureau de son mari, le notaire Vatelin. C’est sans compter sur le fait que les hommes se connaissent. Pire, qu’ils sont amis. Donc, lorsque Lucienne expose les faits — et le harcèlement —, c’est la connivence masculine qui l’emporte. On ne savait pas Georges Feydeau féministe, et pourtant, le cynisme de la domination masculine s’expose ici au grand jour.

Dommage, dès lors, que ce Dindon d’Aurore Fattier perde sur la durée cette rage des débuts. Grande admiratrice de Feydeau, la directrice de la Comédie de Caen, qui a déjà monté On purge bébé et La Puce à l’oreille, tente d’insuffler un souffle queer à un texte malheureusement pas si subversif que ses premières minutes ne le laissent penser.

Car, que nous dit vraiment l’intrigue de ce vaudeville conjugal ? Pontagnac, misogyne en chef, rêve d’ajouter Lucienne à la liste de ses conquêtes. Lucienne, elle, est fidèle à son Vatelin. Et a bien tort de l’être, puisque ce dernier pourrait la tromper avec Maggy Solignac, une femme dont le mari cherche à se débarrasser. Pour se venger de la tromperie de leurs hommes respectifs, Lucienne Vatelin et Clothilde Pontagnac souhaitent donc, en toute logique, se jeter dans les bras d’un troisième homme, Rédillon… Est-ce que les hétérosexuels vont bien ?

Un carnaval pas si queer
© Simon Gosselin

À supposer que Georges Feydeau ait encore quelque chose à nous dire aujourd’hui, il eut — peut-être — été intéressant de questionner la pertinence de ce jeu de massacre marital. À la place, Aurore Fattier choisit de soi-disant décentrer le regard des nombreux couples du départ. Pour cela, la metteuse en scène place la seconde partie de l’intrigue au cœur de l’Ultimus Hôtel, un établissement aux néons d’un rose criard — sans doute pour nous signifier qu’il s’y passe des choses subversives —, où se multiplient les personnages de femmes, tous interprétés par des comédiens issus de la scène cabaret.

Ainsi de Maggy, campée par un comédien travesti et plus caricatural que jamais ; ou de cette employée d’hôtel, perruque noire sur la tête, qui entre et sort mille fois de la chambre en roulant des hanches jusqu’à l’absurde. Las, ces personnages, caractérisés à la limite du kitsch, apportent peu à l’intrigue. Ils saturent, en revanche, la mise en scène.

Une clôture colorée
© Simon Gosselin

À ces effets de manche s’ajoute la longue liste de gags (plus ou moins fins), retournements et autres cliffhangers, prévus par Feydeau lui-même et qui, au bout de presque trois heures de représentation, lessivent autant qu’ils lassent. Le bruyant feu d’artifice trouve finalement son point d’orgue dans une scène de clôture joyeuse et colorée, durant laquelle s’élancent sur scène toutes les créatures du spectacle — du bourgeois en costume terne à la drag queen la plus bariolée. Toutes réunies autour d’un Pontagnac en slip, et cloué au pilori d’un pénis en peluche géant : le vaudeville est sauf.


Le Dindon, d’après Georges Feydeau
Création
Comédie de Caen
Du 7 au 11 octobre
Durée 2h45


Tournée 2025-2026
15 et 16 octobre au Volcan – Scène nationale du Havre.
19 au 30 novembre au Théâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis.
13 au 15 janvier 2026 au CDN Orléans / Centre-Val de Loire.
20 au 24 janvier à la Friche La Belle de Mai, Marseille, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre du Gymnase.
28 et 29 janvier à La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche.
24 et 26 mars à la Comédie, CDN de Reims.
8 au 11 avril au Théâtre de Liège (Belgique).
15 au 18 avril au Théâtre de Namur (Belgique)
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Mise en scène Aurore Fattier
Avec Thomas Gonzalez, Vanessa Fonte, Maxence Tual, Vincent Lecuyer, Tristan Glasel, Ivandros Serodios, Geoffroy Rondeau, Marie-Noëlle, Claude Schmitz, Peggy Lee Cooper et la participation de la classe préparatoire théâtre du Conservatoire et Orchestre de Caen
Assistanat, collaboration artistique : Alyssa Tzavaras, Simon-Élie Galibert
Conseil dramaturgique Grégoire Strecker
Scénographie : Marc Lainé et Stephan Zimmerli
Vidéo : Vincent Pinckaers
Lumière : Philippe Gladieux
Costumes : Prunelle Rulens assistée de Raoul Fernandez
Musique : Maxence Vandevelde
Sculptures : Ivandros Seriodos

Réalisation film : Claude Schmitz d’après le film d’Ed Wood «  Glen or Glenda »  1953
Collaboration réalisation film : Alyssa Tzavaras
Image : Vincent Pinckaers

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