Depuis les balcons accidentés du Théâtre des Bouffes du Nord, le regard se promène. D’un bout à l’autre du plateau, huit jeunes interprètes errent en silence, adressent des regards, des sourires. Pas un mot ne passe leurs lèvres, mais leurs corps disent déjà tout de ce qui les anime. Si les artistes se disputent le sujet sans relâche depuis la nuit des temps, il semble parfois que tout a été dit, joué, pensé sur l’amour. Des soliloques éplorés aux présentations dopées aux neurosciences, des amours interdites aux ruptures les plus cruelles.
Une actrice en manque de sérotonine, les spectateurs comme des coquilles vides, des « conques » à remplir et une allégorie de l’angoisse un peu envahissante ; Lack pousse loin le curseur des situations, permettant à chaque interprète de briller tour à tour, ce qui dans le cadre du dispositif Talents Adami Théâtre semble effectivement avisé. La pièce devient pour chacun une bande-démo en temps réel.
Autofiction collective

Les comédiens puisent dans leurs désirs, leurs souvenirs et leurs tabous. En ressortent des séquences insolites, tordantes, tendres. Vincent Pacaud cherche dans le lyrisme d’une déclaration un semblant de vérité, Fareen Aslam adresse un délicieux doigt d’honneur à cet ex petit-ami qui lui reprochait sa « puissance », Nemo Schiffman prend un bain de foule pour trouver l’amour, Marine Gramond, désopillante au possible, mobilise une énergie considérable pour vulgariser des concepts de neurosciences…
Difficile dans ces grands élans dramatiques de démêler le vrai du faux. C’est sûrement là le plus séduisant dans cette proposition. Chaque interprète charge son récit d’une telle intensité qu’il en reste toujours quelque chose dans les corps, les costumes et quelquefois un travail sur le masque qui rappelle celui qui a été mené dans Léviathan, la dernière pièce du duo Lorraine de Sagazan–Guillaume Poix.
Ces scènes sont ponctuées de petites annonces au micro, façon stand-up, qui viennent convoquer d’autres amours, d’autres fantômes. Avec cette adresse très frontale, les comédiens mentionnent parfois nommément leurs bourreaux. Un « name and shame » qui arrache des éclats de rire tant il est difficile de savoir si la personne en question est présente dans l’assistance. Harceleurs d’antan, ex petit-copain et meilleure amie disparue, le public est sondé.
Fragments du discours amoureux

L’amour se définit par fragments contradictoires, tout comme Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix caractérisait le deuil dans Un Sacre. À travers ces bribes, on voit une jeunesse en prise avec des émotions intenses, une génération qui souffre des usages de son époque. Le ghosting, à savoir le fait de disparaître d’une relation du jour au lendemain, présente ses variantes, chaque fois plus cruelles, toujours plus lâches : orbiting, bread crumbing et autres anglicismes incommodes pour tenter d’arracher quelques réponses à ce grand bouleversement perpétuel.
On y voit aussi combien la porosité peut sublimer le lien amoureux. Porosité dans le genre, dans la hiérarchie entre les modalités relationnelles, dans les imaginaires. Avec ce kaléidoscope dont la politique ne se tient jamais vraiment loin, Lack s’amuse des contradictions. L’amour y est solaire, névrosé, tourné vers l’autre et profondément narcissique, toxique, tendre, fantasmé, romanesque, trivial, violent et drôle.
Un drôle d’amour ?
Les bouffonneries servent effectivement de hameçon, mais c’est souvent pour confronter le spectateur à son propre rire. De quoi rit-on quand un personnage sexualise ses harceleurs jusqu’au malaise ? Où commence la violence ? Où se termine l’amour ? Peuvent-ils occuper des terrains communs ? Jusqu’où peut-on s’amuser des peines de cœur des autres ?

Dans cette archéologie sensible, la metteuse en scène ménage comme à son habitude une part de mysticisme. Au centre du plateau, un petit autel floral, tenu dans une petite boîte transparente, sort de terre. Mais avec ses carnets, Kim Verschueren dévoile aussi ses petits rituels ; ceux qui lui ont permis de tenir bon face à des relations insatisfaisantes.
Et c’est sûrement là le fin mot de cette pièce chorale : s’amuser de cette insatisfaction qui semble caractériser les rapports amoureux et y trouver, parfois, une forme de réparation (ou à défaut, un sens de la dérision toujours très rafraîchissant).
Lack, conception et mise en scène Lorraine de Sagazan
Théâtre des Bouffes du Nord – Festival d’Automne à Paris
Du 13 au 16 novembre 2025
Durée 2h15.
Texte de Guillaume Poix et l’ensemble des acteur.ices
Avec huit comédiennes et comédiens issus du dispositif Talents Adami Théâtre : Fareen Aslam, Aymen Bouchou, Marine Gramond, Mélo Lauret, Vincent Pacaud, Naïsha Randrianasolo, Nemo Schiffman, Kim Verschueren.
Costumes d’Anna Carraud assistée de Tom Savonet
Scénographie d’Anouk Maugein assistée de Sevgi Macide Canik, à partir de l’installation Nature Morte d’Anouk Maugein et Lorraine de Sagazan