Traduction de l’œuvre d’Inua Ellams, Barber Shop Chronicles fait lever les foules à la MC93, après une tournée belge. Co-production du National Theatre et du West Yorkshire Playhouse en 2017, la pièce qui parcourait les salons de Zimbabwae, du Ghana, du Nigeria, de l’Ouganda ou encore de de l’Afrique du Sud est projetée dans un contexte francophone où les mêmes questions se présentent.
Devant l’engouement d’un public plus réactif que jamais, force est de constater que l’adaptation de cette docu-fiction singulière fait mouche.
Introspec’tif

De Bruxelles, de Kinshasa, d’Abidjan ou de Dakar, rendez-vous de dernière minute, habitués de longue date et squatteurs de toujours prennent place devant le miroir. Des dizaines de fragments se juxtaposent, se répondent et se complètent pour esquisser un questionnement sur l’identité masculine africaine et afro-descendante.
Derrière les dictons, les vannes, les embrouilles, ce sont les dégâts de la colonisation qui se devinent. Les exactions des puissances occidentales apparaissent dans le négatif de ces tableaux vivant. Dans les diasporas, on déplore le déracinement, le sentiment de décalage et le racisme systémique qui jalonnent le quotidien. Au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Congo, la spoliation par les Européens blancs restent une constante.
Chaque barbier fait face à un miroir brisé dans lequel l’identité se décline, morcelée, blessée, résiliente. Le salon y est à la fois un bar où le verbe haut peut dégénérer et un cabinet de psy où le traumatisme se glisse entre deux bons mots. C’est d’ailleurs en partant d’un flyer, qui proposait une formation d’aide psychologique aux coiffeurs et aux barbiers de Londres, qu’Inua Ellams a imaginé sa pièce.
Les identités noires en débat

Faut-il se réapproprier le « n-word », ce terme qui a aussi bien permis à des rappeurs américains de revendiquer la fierté d’être noir ? Faut-il au contraire bouder un mot qui cristallise à lui seul tout le passé esclavagiste, dont le fantôme s’invite jusque dans les mines de cobalt congolaises ? Faut-il quitter le pays pour la grisaille bruxelloise ? Faut-il pardonner la violence des pères, leur absence, leur silence ?
Dans ces récits fragmentés, l’émotion s’invite sans crier gare et avec elle, la politique qui vient couvrir le bourdonnement des tondeuses. Dans ces espaces communautaires où les langues se délient, l’entre-soi masculin reste une constante (où Priscilla Adade fait figure d’exception). Et ce boys club tend à reléguer les femmes et les « woubi » (dénomination péjorative pour désigner les personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest) à un en-dehors fantasmé. La dimension documentaire a effectivement le mérite de dépeindre les personnages dans toute leur complexité, qu’ils soient lâches, spirituels, généreux ou colériques.
Une caisse de résonance

Dans la mise en scène de Michael De Cock et Junior Mthombeni, c’est la porosité qui prime. Entre les espaces en intégrant un dressing à la scène et en faisant du public un espace de jeu ; entre les situations où un même match PSG-Barça sert de fil rouge ; porosité enfin entre les genres tant la musique, signée BATGAME, occupe une place prépondérante dans la pièce.
En faisant résonner ces voix dans un espace décloisonné, Michael De Cock et Junior Mthombeni fabriquent du commun, comme si le salon de barbier était moins un lieu physique qu’un espace-temps à part entière. Dans cette création lumière léchée signée Stef Stessel, Barber Shop Chronicles s’aventure sans mal dans des tableaux plus mystiques, comme pour laisser une caisse de résonance à ces scènes ordinaires.
Par l’acuité dans leurs observations, le rythme au cordeau et l’ingéniosité dans la mise en espace, Inua Ellams, Michael De Cock et Junior Mthombeni permettent au théâtre de (re)créer du lien social. Ils convoquent dans le rire des questionnements clés, des réflexions denses, des personnages complexes, et bouleversent d’un même geste de nombreuses idées préconçues.
Barber Shop Chronicles d’Inua Ellams
Créé le 20 septembre 2025 au Théâtre de Liège (Belgique)
Vu à la MC93 – Bobigny
Du 15 au 19 octobre 2025
Durée 2h20.
Tournée
4 au 14 novembre 2025 au Théâtre national de Strasbourg
3 et 4 décembre 2025 à la Comédie de Valence
Texte : Inua Ellams
Mise en scène : Michael De Cock, Junior Mthombeni
Avec Priscilla Adade, Junior Akwety, BATGAME, Hippolyte Bohouo, Martin Chishimba, Salif Cissé, Yoli Fuller, Aristote Luyindula, José Mavà, Jovial Mbenga, Souleymane Sylla, Clyde Yeguete
Adaptation : Junior Akwety, Omar Ba, Caroline Gonce
Traduction collective par Les Étudiants de Master 1 en traduction (Université de Liège) sous la direction de Valérie Bada (Centre Interdisciplinaire de Recherches en Traduction et en Interprétation)
Scénographie et lumière : Stef Stessel
Costumes : Marie Lovenberg
Producteur et musicien : BATGAME
Collaboration artistique : Caroline Gonce
Dramaturgie : Gerardo Salinas
Assistant à la mise en scène : Mehdy Khachachi
Conseils chorégraphiques : Serge Aimé Coulibaly
Régie générale : Baptiste Wattier
Régie lumière : Antoine Fiori
Régie son : Jaspar Kevin
Régie plateau : Aristide Schmit
Habilleuse : Anne-Sophie Vanhalle
Photos : Stef Stessel
Construction décors et réalisation costumes : Ateliers du Théâtre de Liège