Dans un jardin, sur le parvis du Centre de Création Contemporaine Olivier Debré, au détour d’un lieu artistique ou dans la pénombre d’un cinéma, la danse investit les espaces. Elle se glisse entre les arbres, épouse une architecture, accompagne les pas des visiteurs et change, le temps d’une proposition, la manière de regarder un lieu. Pour ouvrir la saison du Centre chorégraphique national de Tours, le Perf Act Days dessine ainsi un itinéraire dans la ville, à la rencontre des artistes qui gravitent autour de la maison dirigée par Thomas Lebrun.
Sur le parvis du CCC OD, une vingtaine d’amateurs réunis autour de l’artiste associée Michèle Murray donnent corps à Balade. Au Comptoir des Arts, des « Instantanés » surprennent les visiteurs. Quelques rues plus loin, au Jardin des Vikings, l’atmosphère change. Avec Texere, Marcelle Gressier et Giulia Romitelli font surgir une étrange créature au masque d’osier, enveloppée dans une immense toile noire parfaitement étendue au sol. Le corps ne se livre que par fragments. Une main apparaît, puis un bras, bientôt un autre. D’abord saccadés, presque mécaniques, les mouvements évoquent ceux d’un insecte.
Imperceptiblement, les gestes s’assouplissent, s’arrondissent, gagnent en amplitude. L’ondulation de la silhouette devient presque hypnotique. Peu à peu, elle s’extrait de sa chrysalide, se déploie, puis s’éloigne lentement jusqu’à disparaître. Le chemin mène ensuite les festivaliers vers les Cinémas Studio.
Revenir là où tout a commencé

À quelques encablures, rue des Ursulines, les Cinémas Studio accueillent Sur les cendres ou sous les fleurs. Pendant un peu plus d’une heure, le film imaginé par Thomas Lebrun et réalisé par Tommy Pascal relie Hiroshima à Juchitán de Zaragoza, au Mexique. Deux territoires qui ont nourri le travail du chorégraphe et vers lesquels il revient, quelques années plus tard, accompagné de ses danseurs.
Créé en 2019 après plusieurs années de travail et une immersion à Hiroshima, Ils n’ont rien vu avait à peine commencé sa tournée lorsque la crise sanitaire l’a interrompue au printemps 2020. Pour Sous les fleurs, créé en 2023, l’inspiration vient d’un documentaire. Thomas Lebrun y découvre les Muxes de Juchitán de Zaragoza et décide de partir à leur rencontre au Mexique. Sur les cendres ou sous les fleurs réunit aujourd’hui ces deux histoires et ramène le chorégraphe sur les territoires où avaient germé les premières images et les premiers mouvements de ses créations.
Avec Tommy Pascal, il remonte ainsi le fil. Les gestes se sont depuis détachés des lieux qui les avaient vus naître, ont rejoint le studio puis la scène, avant de voyager de théâtre en théâtre. Le film les ramène à leur point de départ, auprès des paysages, des récits et des visages qui les avaient nourris. Mais le temps a passé. Et ce retour agit comme un miroir où les œuvres se reconnaissent sans jamais être tout à fait les mêmes.
Du tumulte au silence
Les images du Mexique et du Japon s’entremêlent, se répondent. Un bus suit une route sinueuse à flanc de montagne. À l’intérieur, les visages des danseurs srutent l’horizon. Puis Juchitán de Zaragoza déborde de vie. Les rues bruissent, bourdonnent, les couleurs éclatent. Thomas Lebrun retrouve les Muxes rencontrées lors de la création de Sous les fleurs. Peu à peu, une voix prend le dessus sur la musique et raconte sa culture, sa différence, sa place dans la société zapotèque et la fierté d’être qui elle est.
Un fondu et le Japon impose son calme. Aux rues bouillonnantes du Mexique succèdent les rizières, l’eau, la terre et le silence. Au bord d’une rivière, une danseuse s’imprègne du paysage, cherche à en saisir l’énergie. Lentement, son corps se met en mouvement. Le film revient aux prémices de la création, à ce moment où une lumière, un paysage, une sensation commencent à nourrir le geste, tout en montrant comment, depuis, celui-ci s’est enrichi d’autres lieux et d’autres expériences.
Hiroshima surgit dans ce calme. La ville s’est reconstruite, la vie a repris, mais la bombe demeure dans les mémoires comme dans les traces architecturales qu’elle a laissées. Dans les avenues, à proximité du fameux dôme de Genbaku ou non loin du point d’impact de la bombe, les danseurs reprennent des fragments d’Ils n’ont rien vu. Des passants ralentissent, regardent quelques secondes, d’autres continuent leur chemin. Face à la fulgurance de la destruction, Thomas Lebrun a choisi l’extrême lenteur. Les corps avancent, se plient, se redressent, étirent chaque mouvement. Des années après, ces gestes retrouvent la ville qui les avait inspirés, différents autant que similaires.
Juchitán en couleurs

Retour au Mexique. Après les tons gris de la ville japonaise, la couleur reprend l’écran. Robes traditionnelles aux teintes éclatantes, fleurs piquées dans les cheveux, il y a chez les Muxes quelque chose de Frida Kahlo, le même goût des étoffes, des parures, d’une tradition portée avec éclat. Les complicités se renouent vite. Au marché, l’équipe les accompagne en quête de nouveaux tissus et ornements. Plus tard, elle observe une brodeuse penchée sur un corset bigarré. Le fil court, les motifs apparaissent. Autant de gestes familiers qui donnent à voir, autrement, l’univers dont Sous les fleurs est issu.
Plus loin, les images du spectacle se mêlent à celles des danseurs reprenant la même chorégraphie dans le lit d’une rivière. La scène et le paysage se répondent, le mouvement retourne à sa source. La pièce paraît soudain chargée de tout ce que le plateau ne pouvait montrer, les rencontres, les lieux, les gestes transmis, les heures passées ensemble. Et l’on comprend aussi ce qu’elle a emporté avec elle. À travers Sous les fleurs, une part de cette culture a voyagé bien au-delà de Juchitán.
Entre le Japon et le Mexique, Tommy Pascal fait circuler paysages, visages et gestes avec une grande délicatesse. Caméra au bras, il reste au plus près des êtres, attentif à une parole, une main, un mouvement, un silence. De cet effet de miroir entre les œuvres et les lieux qui les ont fait naître surgit peu à peu une autre façon de les regarder.
Ce que la danse imprime, la vie le déplace
Le film ne documente pas seulement deux créations de Thomas Lebrun, il invite à les regarder autrement. Ceux qui connaissent Ils n’ont rien vu ou Sous les fleurs en découvrent l’envers, les autres entrent dans ces chorégraphies chargées de tout ce qui les a précédées. Avec beaucoup de délicatesse, Tommy Pascal et Thomas Lebrun font dialoguer passé et présent, sans jamais forcer l’émotion. Un visage, une parole, un paysage suffisent.
Les œuvres ont voyagé, les êtres et les lieux ont changé. Les images permettent de mesurer cet écart et ce qu’il advient d’un geste lorsqu’il revient, quelques années plus tard, là où il avait pris forme. Entre ce qui demeure et ce qui s’est déplacé, la mémoire n’est jamais immobile. Le geste non plus.
Après Hiroshima et Juchitán, retour à Tours. Le Perf Act Days s’achève le 27 septembre au CCNT avec Je badine avec l’amour… de Sylvain Riéjou. Une dernière pirouette, pleine de jubilation et d’autodérision, pour refermer quatre jours passés à arpenter la ville au rythme de la danse.
Sur les cendres ou sous les fleurs de Thomas Lebrun
Première du film le 26 septembre 2026 au Cinémas Studio dans le cadre des Perf Act days du CCN de Tours
Tournée
7 octobre 2026 aux Montreurs d’images, Agen, en collaboration avec le Théâtre Ducourneau
12 novembre 2026 au Théâtre Le Liburnia, Libourne
14 & 16 janvier 2027 au LUX, scène nationale de Valence, Valence
Idée originale, chorégraphie de Thomas Lebrun
Réalisation de Tommy Pascal
Ingénieur du son – Julien Ravel
avec Antoine Arbeit, Raphael Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Arthur Gautier, Akiko Kajihara, Sébastien Ly, Nicolas Martel, Yohann Têté



