Et jamais nous ne serons séparés
© Mammar Benranou

Et jamais nous ne serons séparés : Jon Fosse, hors du temps

Au Théâtre de Gennevilliers, Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou proposent une relecture énigmatique et rêche de la deuxième pièce du prix Nobel de littérature 2023.
22 septembre 2025
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Un rire, franchement inquiétant, déchire l’obscurité et fait taire les dernières conversations. Mais dès que les lumières s’allument, l’ambiance change. Une silhouette gracile se dessine et contraste aussitôt avec cette première impression. Robe orange et souliers assortis, elle (impressionnante Dominique Reymond) a tout de la ménagère ordinaire. Cette femme, dont on ne saura rien ou presque, déambule dans son salon. Un canapé, une étagère et beaucoup de vide esquissent un décor que les lumières rendent quasi rétrofuturiste. En tout cas, hors du temps.

Répétitions et variations
© Jean-Louis Fernandez

Le temps file, puis semble se suspendre. Aucun repère auquel se raccrocher, l’intemporalité s’impose. Ici pas d’histoire ni de trame, seulement l’attente comme point d’ancrage. La femme semble faire les cents pas dans l’espoir de retrouver un homme (Yann Boudaud, béat à souhait). Il vient, repart, paraît rajeunir, puis revient accompagné d’une femme plus jeune (Solène Arbel, très bien). Qui sont-ils les uns pour les autres ? Ont-ils une quelconque réalité ou sont-ils les fantômes d’un passé révolu ?

Dans ce salon dépouillé, tout vacille. Hagarde, presque folle, elle se répète comme pour se convaincre : « Il ne peut pas me quitter comme ça. Reste un peu avec moi ». Parfois, elle erre seule. À d’autres moments, l’homme est là, bien qu’elle ne le voie pas toujours. Même en sa présence, réelle ou fantasmée, la solitude l’accapare. Une étrangeté parmi d’autres, que la pièce fait surgir encore et encore.

Deuxième pièce de théâtre de l’écrivain et dramaturge norvégien Jon Fosse, auréolé du prix Nobel de littérature en 2023, Et jamais nous ne serons séparés se distingue par son écriture rêche et surréaliste, faite de répétitions et de variations. Certains motifs entonnés par la femme, reviennent à l’infini. Souvent jusqu’à l’absurde, elle ressasse les mêmes obsessions comme autant de mantras, en change à peine la formulation. Comme pour se convaincre d’une réalité qui n’est pas. Qui est donc cet homme qu’elle espère, cherche et appelle de ses vœux sans cesse ? Un amant… est-il vivant, mort ou tout simplement parti… qui sait ?

Des voix
© Jean-Louis Fernandez

Happé par les mystères de l’écriture « fossienne » depuis sa découverte il y a vingt-cinq ans aux côtés de Claude Régy, Daniel Jeanneteau s’est décidé, avec son complice Mammar Benranou, à plonger de nouveau dans son œuvre. En 1999, l’actuel directeur du Théâtre de Gennevilliers signait déjà la scénographie de Quelqu’un va venir, autre texte du Norvégien. Aujourd’hui, sa mise en scène dépouillée met l’accent sur la langue, très musicale, de l’auteur. Au centre de tout, les variations incessantes des motifs qu’il déploie.

La répétition ad nauseam des motifs peut lasser par endroits. De même que l’absence d’intrigue. Le spectacle réussit tout de même à créer quelques moments de trouble véritable, comme lorsque Dominique Reymond, presque possédée, poursuit son homme, lui-même attiré vers les coulisses par des voix — les leurs, mais surgies d’un passé révolu ou fictif. C’est d’ailleurs sur cette ligne de crête que tout se joue.


Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse 
création
T2G – Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national
du 19 septembre au 13 octobre 2025
Durée 1h30

Tournée
18 et 19 novembre 2025 au Quai CDN, Angers
16 et 17 décembre 2025 à La Comédie de Valence, centre dramatique national Drôme-Ardèche
11 au 13 mars 2026 à Bonlieu Scène Nationale, Annecy
18 et 19 mars 2025 au Méta Centre Dramatique National, Poitiers Nouvelle-Aquitaine
8 au 10 avril 2026 au Théâtre des 13 vents, Centre Dramatique National, Montpellier
Du 28 au 30 mars 2026 à la Comédie de Reims, centre dramatique national

Traduction de Terje Sinding 
Mise en scène et scénographie de Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou 
Avec : Solène Arbel, Yann Boudaud et Dominique Reymond 
Création lumières de Juliette Besançon 
Musique d’Olivier Pasquet 
Costumes d’Olga Karpinsky 
Construction décor – Théo Jouffroy – Ateliers du Théâtre de Gennevilliers 
Assistanat à la mise en scène stagiaire – Juliette Carnat 

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