Un plateau nu, ou presque. À l’ouverture, l’image est hypnotique : recouvert d’un carré de pierres grises sur fond noir, le sol est peu à peu nimbé d’une brume délicate qui tombe du ciel. Puis une silhouette, celle de la comédienne Anna Franziska Jäger, apparaît avant de se coucher sur le tapis de pierres. Un instant de silence, comme en suspension, avant l’arrivée d’un groupe de dix personnes venues passer le week-end au bord de la mer Caspienne, en Iran.

Les conditions sont rudimentaires dans cette « villa » partiellement détruite, qu’on imagine sans qu’elle soit physiquement sur scène. Mais la joie est là. Les amis parlent forts et chantent, les couples s’aiment et les enfants jouent. What else ? La présence de deux autres personnages vient ajouter de l’étrange à l’organique de la bande. Ahmad, un vieil ami installé en Allemagne, de retour pour l’occasion, et Elly. Deux célibataires pour feindre la pièce de boulevard : la délicate institutrice succombera-t-elle aux charmes de l’exilé ?
Le progressisme entravé
L’essentiel n’est évidemment pas là. Comme souvent, chez Asghar Farhadi comme au tg STAN, il s’agit du monde et des sociétés qui le constituent. Une société qui, en l’occurrence, s’avère conservatrice et enfermée. Elly tombe sous le charme d’Ahmad. Un amour qui naît avant le drame, alors qu’elle s’avance dans l’eau pour sauver un enfant de la noyade… et disparaît. Une simple seconde, porte d’entrée d’aujourd’hui vers hier. Ou pour le dire franchement, un instant qui éteint les feux d’une jeunesse qui se voulait moderne, et rallume ceux de son conservatisme ontologique, dont les braises étaient encore bien rouges.
Une fois disparue, qui était réellement Elly ? Une femme fiancée en passe d’être mariée. Alors comment Sepideh, organisatrice du séjour et seule dans la confidence, a-t-elle pu accepter de jouer les entremetteuses ? Et comment Elly a-t-elle pu se plier au jeu ? sa disparition cristallise toutes les pudeurs de la société iranienne, que le tg STAN veut donc mettre sur la scène d’un théâtre.
Les limites d’une méthode ?
Dire qu’il ne s’agissait pas d’une évidence est un euphémisme. Quand le cinéma de Asghar Farhadi – par ses contrechamps, la valeur de ses plans et la tessiture de son image – , suggère sans les raconter les non-dits d’un monde avec lequel il ne fait qu’un, la proposition ici faite n’atteint jamais le niveau de délicatesse attendu. Une des spécificités du théâtre est de devoir montrer fort pour être vu, dire fort pour être entendu. Quand un léger haussement de sourcil suffit à l’écran, il se transforme en grimace au plateau. À cette particularité, le théâtre se doit de répondre par le texte et la mise en scène, afin de ne pas mettre en péril la profondeur de son sujet.

Malheureusement ici, le projet se refuse à adapter. Peut-être par respect pour l’œuvre du cinéaste deux fois oscarisé. C’est noble, mais cela se fait au détriment de la pièce. Alors que le dévoilement de cet Iran tiraillé mériterait des mots chuchotés et des images suggérées, les comédiens disent haut et les images montrent gros. Peut-être faut-il voir ici une limite des méthodes de travail du STAN, dont le principe fondateur est de créer sans direction, collectivement et au plateau ? Une politique qui offre aux spectateurs l’opportunité de gestes souvent foisonnants et toujours perturbateurs, mais qui en l’espèce entraîne le flottement de la pièce. Sur la scène vide, les comédiens hurlent ensemble, seuls dans le désert.
Le théâtre en train de se faire
Un raté qui laisse triste, à un détail près. D’abord vide, l’espace de la scène se remplit de tout un fatras d’objets, avant de se vider à nouveau. Le plateau devient maison, avant de se faire ruine. À son image, ce groupe d’amis, d’abord divisé, s’enflamme quand ses membres s’unissent pour ne faire qu’un, avant de se détruire lui aussi.
Ce chemin que la troupe parcourt, et le spectateur avec, c’est celui de la vie d’un pays. Du basculement de ses idéaux, d’un côté puis de l’autre. Mais, c’est avant tout l’essence même du théâtre qui agit face au public. Comme en chimie, le tg STAN dépose un petit cube de glace carbonique sur l’eau des pierres. Et, c’est un nuage de fumée qui s’envole, celle d’un théâtre en train de se faire et de se défaire, à l’infini devant nos yeux.
À propos d’Elly d’après le film d’Asghar Farhadi
Créé en 2023
Vu au Théâtre Nanterre-Amandiers (Théâtre éphémère)
Du 3 au 20 décembre 2025
Durée 2h.
De et avec : Luca Persan, Kes Bakker, Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker, Lukas De Wolf, Anna Franziska Jäger, Manizja Kouhestani, Armin Mola, Mokhallad Rasem, Scarlet Tummers, Stijn Van Opstal
Concept : Jolente De Keersmaeker, Scarlet Tummers
Décor : Joé Agemans et tg STAN
Lumière : Luc Schaltin
Costumes : Fauve Ryckebusch
Concept musical : Frank Vercruyssen
Dramaturgie version française : Khatoon Faroughi
Assistance de traduction : Estelle Zhong Mengual