Le collectif Greta Koetz se fait une place de plus en plus grande dans le paysage théâtral franco-belge. Soutenu depuis 2020 par Prémisses, un dispositif de production artistique solidaire, la troupe en est déjà à sa troisième création depuis 2019. Le jardin, créé en 2021, était la deuxième de cette troupe constituée principalement d’artistes issus du Conservatoire royal de Liège. Elle était la seule à n’avoir pas été présentée en France, ce qui est désormais chose faite.
Mise a mort du réel

Comme le Raoul Collectif, dont la mémoire du travail est immédiatement convoquée dans le programme de salle, Greta Koetz se réclame d’un théâtre hors des cadres et des normes. Une démarche qui viserait à l’émancipation des formes et à l’éradication des assignations. Comme une tentative de libération du « partage policier du sensible », ainsi que ses membres l’évoquent. Un théâtre d’utopie, donc, qui nous confronte dans son Jardin à une situation à cheval entre Beckett et Tchekhov. Ou quand deux frères attendent une sœur qui apparait finalement réincarnée en Vierge incandescente au milieu du terrain déserté de leur enfance.
C’est ainsi l’absurde de l’espoir qui apparaît, celui qui permet à chacun d’attendre la suite, demain, Godot ou n’importe quoi. Et pourquoi pas même la possibilité de revivre ici, sur ce terrain vague, la joie de leur enfance disparue ? Parce que le réel, tout simplement. Un réel à l’allure de tragique et à la violence implacable, au nom duquel ce terrain-cerisaie est voué à disparaître, et avec lui tous les rêves qu’il charrie.
Le réel, comme chant du cygne des rêves de ceux qui l’habitent ? Cela pourrait être la question posée par le collectif dans les allées de son Jardin. Deux heures de représentation pour une réponse claire, un « non » incarné dans un corps simple : celui du théâtre qui hurle. Alors le mouvement, les cris de joies et la colère étouffée, le droit qu’on s’octroie sur les planches de dire tout, et parfois n’importe quoi. Autrement dit, le théâtre ou le lieu des possibles. Celui d’être un rien, un pas grand-chose ou même la Vierge, comme c’est le cas de cette sœur désespérée, formidable Marie Alié.
Trop de référence tue la référence
C’est ici toute la richesse et la limite de la proposition. A trop marquer son propos, Greta Koetz y entre jusqu’à l’écraser parfois. En effet, dans le cadre de ce jardin, tout est dit et sourcé. Référencé à outrance, en quelques lignes sont convoqués Mylène Farmer, Weber, Nietzsche, Schiller, Pasolini… Et même la Bible ! À trop démontrer, le collectif passe à côté de la possibilité d’incarner.
Le foutraque d’un théâtre où tout serait possible, très bien, mais où est la promesse au-delà de son intention ? Un théâtre où « l’homme se bat sans jamais renoncer » ? Le jardin n’y est pas encore. De ce point de vue c’est une déception, mais aussi une réflexion qui pointe paradoxalement la justesse de l’utopie du Greta Koetz. Sortant déçu de n’avoir pas vu le monde renversé sur scène, on assume de rêver à un théâtre capable de tout faire tomber. Y compris le réel, et tout ce à quoi il nous assigne.
Le jardin du collectif Greta Koetz
Créé le 30 novembre 2021 au Théâtre Les Tanneurs – Bruxelles
Vu au Théâtre de la Bastille – Paris
Du 6 au 16 janvier 2026
Durée 1h50.
Écriture et mise en scène Thomas Dubot
Écriture et jeu Marie Alié, Sami Dubot, Antoine Herbulot, Nicolas Payet et Léa Romagny
Création lumière et régie générale Nicolas Marty
Création musicale Sami Dubot
Création sonore et régie son Florent Arsac
Assistante mise en scène Justine Duvinage
Création costumes Rita Belova
Marionnettes et charogne Alexandre Vignaud
Multiples constructions Nicolas Marty et Florent Arsac