© Cindy Séchet

Violences de Léa Drouet : Enterrement dans un bac à sable

Dans un théâtre épuré, la comédienne entend faire le lien entre l'exil de sa propre grand-mère et celui d'une famille kurde. Un récit sur le fil dans une mise en scène clinique.
15 octobre 2025
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Sur un plateau bâché, quelques tas de terre épars, jonchés de petits blocs de couleurs. Perchés sur leurs trépieds, des projecteurs illuminent les murs d’un Théâtre de la Bastille mis à nu et diffusent une lueur blafarde sur ces petites montagnes. Bac à sable ou scène de crime ? Avec sa mise en scène clinique, Violences offre plusieurs niveaux de lectures.

Récit crypté

Méthodique, Léa Drouet cartographie un double récit d’exil. Errant sur sa maquette, l’artiste qui conçoit et incarne cette courte pièce restitue à la fois la trajectoire de sa grand-mère Mado, qui a échappé aux rafles nazies, et celle de la petite Mawda, la fillette kurde de deux ans abattue par un policier belge en 2018.

Violences de Léa Drouet © Cindy Séchet

Deux narrations se superposent alors, et avec elles quelques éléments de contexte, comme des entretiens avec ladite grand-mère et avec un chercheur qui a travaillé sur la mort de l’enfant. Dans un récit crypté dont ne transparaissent ni les lieux, ni l’époque, Léa Drouet restitue l’exil d’une famille dont nous ne savons rien, sinon que les enfants sont en bas âge.

Loin de tout voyeurisme, de tout sensationnalisme, elle parvient à rejouer la course poursuite qui a engagé la camionnette du passeur et la police belge. Avec un sens du détail peu commun, Léa Drouet convoque au plateau les gestes clés de l’intrigue. Un carré pour nous figurer un parc, la main droite posée contre l’épaule gauche pour laisser deviner un jeune enfant lové contre un parent, d’une autre main, l’arme braquée sur le fourgon.

Conte clinique

Dans le texte que porte l’artiste, on peut aussi bien identifier l’univers du conte et la poésie avec laquelle certains personnages sont désignés, qu’un registre où la parole s’avère plus brute. Il en va de même pour l’interprétation, portée par une grande neutralité, une voix posée et une élocution remarquable. La musique, elle aussi, se distingue par sa parcimonie. Les fragments ponctuent simplement le récit.

À ce phrasé précautionneux, qui laisse chaque mot résonner, répond une gestuelle précise et s’établit très vite une grammaire propre au spectacle. On pense à Laboratoire Poison d’Adeline Rosenstein, qui schématisait des situations complexes par un ensemble de signes rapidement identifiables, ou Salim Djaferi qui imaginait, avec Koulounisation un même procédé scénographique où le décor matérialisait progressivement les éléments distillés dans la narration.

Sur la pointe des pieds
Violences de Léa Drouet © Cindy Séchet

Si on comprend parfaitement cette réserve qui guide les choix scénographiques, dramaturgiques et musicaux, quelque part entre rigueur dans l’information et pudeur face au deuil, les partis pris perdent en lisibilité. La diction de l’interprète a certes le mérite de faciliter l’assimilation du récit mais elle tend parfois à nous en détourner, comme si la forme parasitait le fond. Il en va de même pour ce décor dont on peine à tirer parfois une véritable plus-value à mesure que s’amoncellent les figures sur les tas de terre.

Parasitée par les effets que l’artiste ne veut pas surtout pas (re)produire, Violences se dessine en négatif. Léa Drouet y distille sans mal de nombreux questionnements salvateurs à l’heure où le sujet de l’accueil migratoire rencontre une hostilité manifeste. C’est en ce sens un choix intelligent que de s’attarder une tragédie qui devrait être consensuelle (qui peut revendiquer son indifférence face à cette enfant de deux ans, tuée d’une balle dans la tête par la police ?). Mais en se gardant d’émouvoir et en se détournant d’une approche plus systémique, qui appellerait tout un travail sociologique de contextualisation, la proposition perd un peu le potentiel qu’elle avait engagé.


Violences de Léa Drouet
Créé le 22 septembre 2020 dans le cadre du festival actoral
Vu au Théâtre de la Bastille
Du 13 au 18 octobre 2025
Durée 1h10.

Conception, écriture et interprétation Léa Drouet
Dramaturgie Camille Louis
Scénographie Élodie Dauguet
Musique Èlg
Lumière Léonard Cornevin
Assistanat Laurie Bellanca

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